[Parlons parfums] Senteurs d'ailleurs

Je me souviens, il y a dix ans, avoir été bouleversée par la première bouffée de l'air du Caire. Une senteur touffue, épaisse, que j'ai depuis complètement oubliée...

Aujourd'hui, la passion des parfums est passée par là, et c'est la première fois que je pars délibérément, nez curieux, en quête des senteurs d'un pays inconnu.


Je ne sais quelles images d'Epinal je m'étais mises en tête, mais force est de constater que les odeurs prédominantes dans un pays sont tout sauf suaves.

Borneo 1834 ou Bali Dream font peut-être rêver, mais les effluves qui règnent dans ces jolies îles, les vrais, sont ... le diesel, surtout, et le bois brûlé. S'y mêlent aussi, régulièrement, la légèreté de l'huile de friture, l'élégance de la fumée des cigarettes au clou de girofle... un vrai bonheur, pour l'amateur de parfums! Bali  l'hindouiste y ajoute, c'est vrai, des volutes d'encens récurrentes, au moment des offrandes quotidiennes, qui embellissent un peu ce morose tableau.


L'ailleurs a pourtant toujours été source d'inspiration pour les parfumeurs, beaucoup de fragrances arborant le nom de contrées exotiques où tout n'est qu'ordre et beauté: Shalimar, Fidji, Ispahan, Mayotte, Escale à Portofino sont autant d'invitations au voyage...

Certains parfums sont d'ailleurs explicitement inspirés par le lieu dont ils empruntent le nom: Arabie de Serge Lutens est ainsi né d'un "rêve de sultans, de califes, de sérails". L'Artisan Parfumeur a lancé une série d'"odeurs volées par un parfumeur en voyage" avec Bois Farine et Timbuktu. J.-C. Ellena, lui, s'est rendu en Egypte et en Inde pour s'imprégner des senteurs d'un Jardin sur le Nil et d'un Jardin après la Mousson...

Pourtant, beaucoup ont regretté que ces Jardins, notamment, reflètent peu l'image olfactive qu'ils s'étaient formé de ces pays.

L'Inde est la terre des épices, pourquoi le Jardin après la Mousson est-il si aqueux, si fruité, si peu épicé?  Le Jardin sur le Nil, l'opposé d'un oriental capiteux, est-il vraiment "l'Egypte en flacon"? Et Bali Dream d'Estée Lauder, énième fleuri fruité générique et sans grand intérêt, est finalement assez proche des senteurs qui imprègnent réellement l'île des dieux, avec ses notes de melon et autres fruits gorgés d'eau dont les Indonésiens sont si friands...


Au terme de mon exploration olfactive de ces lieux inconnus de mon nez, j'ai fini par me rendre à l'évidence: un pays, un continent n'ont pas d'odeur.
 
Les fragrances qui entendent restituer la senteur d'un endroit précis, ponctuel - comme les Jardins d'Hermès - sont parfois bien loin de l'odeur rêvée d'un pays lointain... tandis que les parfums les plus exotiques, tropicaux ou orientalisants, les plus rares fleurs mêlant leurs odeurs aux vagues senteurs de l'ambre, ne sont au contraire qu'un collage romantique des senteurs certes distinctives d'une contrée, mais en réalité éparpillées aux quatre coins des terres, si même elles existent à l'état naturel. Et souvent, ce sont ces fragrances-là qui nous emmènent véritablement en voyage.

 
Là encore, le parfum parle à l'imaginaire...

 

6 commentaires:

Aurelien a dit…

Il n'y a pas que les fragrances qui nous emmènent en voyage, il y a aussi tes sublimes notes parfumées, telle que celle-ci. Merci à toi.

vero59 a dit…

merci pour ce bel article, effectivement ces parfums ne reflètent pas un pays, mais plutôt un endroit ponctuel comme vous le notez, ceci agrémenté de l'imagination et de la sensibilité du parfumeur, qui n'est pas forcement la notre.
contente de vous revoir, j'espere que les vacances ont été bonnes ;)

carmencanada a dit…

Lutens et L'Artisan ont en effet été les pionniers, chacun à sa manière, d'une nouvelle notion du voyage olfactif. Jean-Michel Duriez est bien allé chercher sur place l'inspiration de Sira des Indes. On est loin des visions orientalistes de fantaisie de la parfumerie classique, mais aussi de la restitution d'odeurs locales -- ce qui reste plutôt l'objet de démarches de parfumerie conceptuelle réservée aux galeries d'art. Personnellement, je ne vaporiserais pas l'odeur du Caire derrière mes oreilles!

Six' a dit…

Aurélien
Je vais décidément finir par rougir!

Vero,
Tout à fait! Je viens de ressentir les eaux de toilette des Cinq Mondes, et à travers les pays qu'ils entendent représenter, j'ai surtout senti l'imaginaire... d'Olivia Giacobetti! Sa transparence et sa légèreté sont assez loin de ma sensibilité propre, et j'avoue ne pas avoir ressenti le lien avec les contrées décrites...

D,
C'est cette dichotomie entre la senteur vraie et la senteur vraisemblable-fantasmée d'un endroit qui m'intrigue... on dirait presque, justement, que le "grand public" rejette cette distance par rapport à l'orientalisme!
Mais je crois que je me laisse par ailleurs un peu trop entraîner par une envie de conceptuel, ces derniers temps... alors que, selon les paroles ailées de Jean Carmet, "Un parfum, quand ça pue... c'est raté!" ;)

carmencanada a dit…

Six, il faut que je vérifie cette citation de Jean Carmet... J'ai une source absolument incontournable à portée de main!

Six' a dit…

D, c'était une des Brèves de comptoir, dans un épisode de Palace que j'ai vu il y a bien longtemps... si vous pouvez avoir la citation exacte, je serais preneuse! ;)