[Avis] Bornéo 1834 - Serge Lutens





Chaque année, un parfum Serge Lutens de la collection exclusive aux Salons du Palais-Royal rejoint temporairement la collection export, plus largement disponible.
Pour cette rentrée 2008, c'est Bornéo 1834 qui a été désigné, succédant ainsi à Chêne.

Dans ce parfum, Serge Lutens a voulu rendre hommage au patchouli d'Indonésie, en évoquant la manière dont il est arrivé en Europe au XIXe siècle: on glissait entre les soieries acheminées par bateau depuis l'Asie des feuilles de patchouli, dont les insectes détestent l'odeur camphrée... un antimites, en somme! Les dames finirent pourtant par se prendre d'affection pour la senteur qui imprégnait leurs soies, et ce fut l'entrée du patchouli dans le monde de la parfumerie...


Notes de tête: galbanum, notes florales
Notes de cœur: patchouli d'Indonésie, accord cacao
Notes de fond: ciste labdanum

plus, selon d'autres sources: vétiver, réglisse, résines



Bornéo 1834 est d'une richesse extraordinaire.
Son départ puissant est, à vrai dire, d'une richesse telle qu'elle pourrait effrayer: sombre, incarnation parfaite de la couleur brun tabac profond. On y sent du camphre, bien présent mais moins en vedette que dans Tubéreuse Criminelle, car il est mêlé à un patchouli exemplaire, riche, terreux, râpeux à souhait, avec une facette âcre que l'anglais qualifierait de "musty" (difficile à traduire, je n'oserais parler d'"odeur de moisi", même si j'ai déjà eu ce commentaire précis au sujet de Bornéo!).
S'y ajoute un fond de tabac brun amer, et déja des notes de cacao noir, pur, sans le moindre sucre ajouté.

L'ensemble, corsé comme une tasse de café fort, prend à la gorge et ravit tout à la fois.
Attention toutefois: d'expérience, ceux qui ne tombent pas sous le charme tendent à le trouver franchement incommodant; d'autant plus, d'ailleurs, que le sillage à la vaporisation est d'une intensité peu commune: un seul pschitt sur la peau suffit à embaumer toute une pièce... J'imagine qu'appliqué au bouchon du flacon-cloche, le sillage est plus discret.

Sa lente évolution le dépouille peu à peu du camphre, tandis que le patchouli s'assagit et que la note de cacao s'affirme. Ce cacao-ci, très noir, poudreux, amer, n'a rien de gourmand ou d'alimentaire. Il se mêle au patchouli pour le rendre plus accessible, moins râpeux, en lui donnant une pointe de moelleux, sans dominer la fragrance. C'est cette facette qui va se prolonger en decrescendo jusqu'à la fin de la (très bonne) tenue sur la peau.


J'ai lu quelque part ce Bornéo 1834 décrit comme "le grand-père d'Angel", et l'analogie est parfaite: il y a une ressemblance certaine dans l'allure générale des deux parfums, avec une dominante de patchouli surdosé, entouré de cacao, et une richesse, un capiteux qui frisent l'invasion olfactive... mais Bornéo est bien plus âpre qu'Angel, plus viril (ce qui le rend parfaitement mixte), et il a troqué les atours gourmands de l'étoile bleue contre une solide dose de caractère.
Et paradoxalement, puisqu'il met précisément en valeur cette matière, c'est un des rares parfums au patchouli, avec Coromandel de Chanel, que les réfractaires à cette note tendent à apprécier malgré tout.

Les uns, séduits par sa force rauque, en tombent éperdument amoureux, tandis que les autres, écœurés, le fuient comme la peste: un Lutens typique, donc, et de la plus belle eau!
Je ne peux terminer cette note sans une mention spéciale pour le ravissant flacon en édition limitée, décoré des silhouettes noires richement ornées des personnages du wayang kulit, le théâtre d'ombres javanais...


Maison: Serge Lutens (gamme exclusifs Salons et temporairement gamme export)
Créateur: Christopher Sheldrake et Serge Lutens
Année de création: 2005
Famille: oriental
Disponible: en Eau de Parfum, flacon 75 ml, uniquement aux Salons du Palais Royal Shiseido et en ligne sur le site des Salons (110 EUR); prochainement en vapo 50 ml, en parfumeries sélectionnées.



Images: Serge Lutens, Osmoz, Senteurs d'Ailleurs



7 commentaires:

vero59 a dit…

ah Borneo, quel coup de foudre pour ce parfum, un coup de foudre multiplié par puisque mon epoux y a aussi succombé, un parfum merveilleusement sensuel et sombre, un sillage irresistible, nous avons aussi craqué pour sa version plus "domestiquée" en Coromandel
Borneo est un superbe étalon arabe à la robe noire luisante et fougueux courant dans le désert, libre et sauvag... Coromandel est ce même étalon domestiqué gardant son caractère racé et nerveux, mais plus paisible....

Lillyvi a dit…

Si vous voulez avoir plus d'infos sur Serge Lutens, le site officiel de la marque vient tout juste d'être lancé: www.sergelutens.com
Bonne visite!

Six' a dit…

Véro,

Effectivement, il doit aller aussi bien à un homme qu'à une femme, Bornéo... et je vois que décidément, lui et Coromandel sont à part dans le genre des patchoulis!

Lillyvi,

Merci de l'information, il y a longtemps que j'attendais ce site!

Anonyme a dit…

Chère Madame,

Un grand merci pour vos mots doux sur les Parfums Serge Lutens.

Avec nos meilleures pensées,

Communication Parfms Serge Lutens
www.salons-shiseido.com

Charlesdelille a dit…

Et je viens d'en tomber amoureux. Je n'avais pas voulu le tester jusqu'à présent, j'avais peur que la note cacao soit trop présente et le cacao en parfumeri c'est pas mon truc. Mais non, ici il mais juste le patchouli en valeur. Un pur bonheur ...

Julien F. a dit…

Wha! Je suis stupéfait par votre style, les 2 premiers paragraphes sont écrits avec une inimaginable aptitude littéraire.
Je suis donc "sur le cul" face à un talent que je n'aurai probablement jamais :D
Parce que cette histoire de la soie mêlée au patchouli, je l'ai lu une bonne dizaine de fois en anglais et en français, écrite sans atteindre la grace et la fluidite de votre description.

Bref c'est le 1er commentaire que je lis de votre "perfume blog", vivement la suite. Comment ça se fait que je ne suis pas venu ici plus tôt !!

Anna a dit…

Mon mari vient de m'offrir BORNEO pour mes 44 ans.
Une révélation. Aussi ténébreux que moi. Il me ramène à des souvenirs anciens, un chateau empli de boiseries odorantes mêlées au parfum de la cheminée. Il m'émeut. Il concentre ma force et appelle mon côté masculin.
Tant pis s'il dérange certains, c'est sans doute que je dois les gêner des le départ.
Bornéo fusionne avec moi, peut être encore mieux qu'Ambre Sultant, mon unique parfum depuis sa création.
Anna 29