[Avis] Voyage d'Hermès - Hermès



Hermès nous avait déjà entraînés autour du globe avec ses trois parfums-escales, souvenirs olfactifs de la nature au fil de l'eau. Avec ce nouveau grand lancement, le sellier remonte au concept même, à la fois abstrait et plein de promesses, avec un nom en forme d'invitation: Voyage d'Hermès.

Le très beau flacon mérite mention. En forme d'étrier, clin d'œil aux origines de la maison, il est mobile: une ingénieuse coque d'aluminium pivote autour du flacon de verre pour servir soit d'étui, soit de support. Il est proposé en petit format (35 ml) en plus de l'habituel 100 ml - idéal pour glisser dans ses bagages, donc. Esthétique, sobre, pratique... et ressourçable. Que demander de plus?

Que le contenu soit à la hauteur, pardi. Et c'est un peu là que le bât blesse.



Si l'on fait disparaître de l'équation la destination, que peut bien sentir le seul "voyage"?
Plus d'endroit, de référence à la nature. Pas non plus de place pour le voyageur, l'incarnation, homme ou femme réel ou rêvé pour lequel bien des compositeurs créaient leur parfum. Le défi posé est celui de l'abstraction pure: il s'agit de peindre en odeurs le mouvement, le déplacement, l'inconnu.

Aucune composition officielle n'a encore filtré, à l'exception d'un laconique "boisé frais, musqué", forcément mixte.
Une chose est sûre: Voyage d'Hermès respire. Il y a là une ampleur éthérée, un grand souffle, une superposition aérienne de voiles diaphanes... du Ellena pur jus. Les premières notes, durables, sont hespéridées, une envolée citronnée-zeste mêlée d'une cardamome appuyée et de poivre noir, à laquelle une ombre de gingembre fait écho. Il me semble qu'une bouffée d'hédione, molécule aux accents frais, doucement jasminés et citronnés, y insuffle sa légèreté. Très vite se manifeste une autre note tout en transparence, le prosaïquement nommé Iso E Super, dont la senteur boisée-cèdre veloutée se teinte de souvenirs d'ambre gris.
Au fil des heures, les nuances d'agrumes s'estompent, la gaze d'épices douces se renforce. Un fantôme de la verdeur ponctuée de gingembre d'Un Jardin Après la Mousson apparaît en milieu de tenue, hante quelques temps les lieux puis s'évanouit aussi discrètement qu'il était venu.
Comme annoncé, le fond est essentiellement musqué, d'un musc pâle et plutôt propre, à peine coloré de dernières traces de cardamome.

Outre le Jardin précité, cette brise hespéridée-épicée-boisée n'est pas non plus sans rappeler une autre création précédente de J.-C.Ellena, Déclaration de Cartier, dont elle serait un avatar décliné sur le mode léger et translucide. Voyage d'Hermès fait malheureusement moins impression que ces deux prédécesseurs, à force peut-être de vouloir être tout pour tous: comment se faire à la fois masculin et féminin, neuf et familier, doux et éclatant, vif et rassurant, le tout paradoxalement écrit dans le style épuré caractéristique de son auteur? On entre forcément dans une logique du dénominateur commun, et la résultante de ce collage minimaliste d'oxymores est une fragrance fraîche et assez lisse, agréable, certes, fort plaisante même, mais sans rien de vraiment distinctif.

Qu'importe l'ivresse pourvu qu'on ait le flacon?



Edit 25 mars: la composition vient d'être publiée:

Notes de tête: notes citronnées, notes épicées, note cardamome
Notes de cœur: note thé, notes florales, hédione, notes vertes
Notes de fond: notes musquées, bois blanc




Maison: Hermès
Créateur: Jean-Claude Ellena
Année de création: 2010
Famille: hespéridé-aromatique?
Disponible en eau de toilette, vapo
35 ml (63 EUR), vapo 100ml (90 EUR), recharge 125 ml (74 EUR). Jusqu'à mi-avril, disponible uniquement dans les boutiques Hermès et sur la boutique en ligne; ensuite en parfumerie. Un déodorant coordonné est disponible.


Images: Hermès, Osmoz

7 commentaires:

Froufrous a dit…

j'ai bien envie d'aller le sentir ..... le flacon est magnifique , certes , mais bon , il ne fait pas tout le parfum ....Je ne prends que rarement d'eaux mixtes ...elles sont trop masculines encore à mon goût ...On verra bien !
Une eau que j'aime vraiment beaucoup de chez eux est L'eau d'orange verte !!!!!elle a le don de me mettre de bonne humeur !! étonnant !

Six' a dit…

Froufrous,

Je crains alors que ce Voyage ne vous plaise pas, s'il est mixte, il me semble tendre plutôt du côté masculin (il est décidément proche de Déclaration, qui lui est vendu comme masculin!)

J'aime aussi beaucoup la très belle Eau d'Orange Verte, mais je ressens plutôt cet effet coup de fouet/bonne humeur que vous décrivez avec le nouvel hespéridé de Goutal, Ninfeo Mio, l'avez-vous essayé? Agrumes et figuier, c'est un régal!

Froufrous a dit…

Non , je ne le connais pas . Vous êtes réellement incollable , c'est un vrai plaisir de passer lire vos posts.

Le Gnou a dit…

Bonjour,

J'ai découvert ce Voyage d'Hermès.
En tête, mon attention a été retenue par une note de type absinthe ou tanaisie, qui rappelle un peu l'odeur des haies de thuya. Une note amère et résineuse qui, conventionnellement, joue plutôt dans le genre masculin.
Par la suite, il me semble retrouver de l'iris (un peu humide) mélé à de la gentiane ; si vous avez retrouvé "Déclaration", j'y retrouve des morceaux d'"Hiris" et de l'"Eau de gentiane blanche".

L'ensemble est finalement assez original, même si l'on retrouve une ossature classique hespéridé - boisée - musquée ; ce sont des notes aromatiques puisées dans le registre des liquoristes (absinthe et gentiane) qui donnent la fraicheur de cette fragrance et non les traditionnelles notes hespéridées des colognes.

C'est vrai qu'Hermès ne semble pas avoir communiqué la traditionnelle "pyramide" pour Voyage, ce qui laisse plus d'imagination (ou de perplexité) pour les commentateurs !

Six' a dit…

Le Gnou,

J'avais aussi entendu parler d'iris sur d'autres blogs, mais il ne m'avait pas sauté au nez... il est d'ailleurs bien possible que les facettes les plus subtiles de la composition m'aient échappé, vous êtes bien plus familier que moi des matières premières!

Il semble en tout cas que tout le monde retrouve assez nettement dans Voyage une ou plusieurs des compositions précédentes de J.-C. Ellena... et ce côté allusif me paraît un peu trop marqué, à mon goût.

Ceci dit, il reste un très bon parfum, évidemment. Je le trouve "redite" par rapport aux autres compositions du maître, mais il est excellent par rapport à la très vaste majorité des grands lancements actuels!

Alexis a dit…

Après avoir compris comment publier, avoir trouvé l'idée, l'avoir expliqué; je, soussigné moi, suis très content d'écrire sur ton blog ma chère Six'. Pour résider dans le contexte, je m'invite au voyage des blogs, découvrant de nouveaux styles, de nouveaux nez, de nouvelles visions.

Pour rentrer dans le vif du sujet, ce Voyage D'Hermès me fait quand même directement penser à Du Bellay dans ses "Regrets" qui écrit "Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage". Cette phrase met en bouche et décrit plutôt bien le parfum dans son ensemble. Le départ puis le coeur tournent selon moi autour du thème d'Ulysse : l'aspect aromatique et un peu épicé du départ. Mais épicée façon Ellena : de l'anis étoilée très doux, quelques branches de laurier et une petit touche de thym. Cela reflète un côté assez masculin, mais qui attire les femmes : Ulysse est attaché sur le mât du bateau entre l'odeur du bois, la sueur salée de l'appréhension et ... les sirènes.

En effet, la suite, toujours dans l'atmosphère Odyssée, présente un côté marin, un peu abrupte comme le fracas des vagues contre les rochers ou parfois une moiteur marine très blanche comme la voile. Et à partir de cette impression aqueuse, on rentre dans l'aspect voyage avec une odeur un peu ozonée (ozonique ?) comme je l'entend souvent et comme je me l'imagine : une odeur d'air remplit de particules toutes différentes dans un tout très aérien, cotonneux : on voit se profiler les muscs et même une rose - iris -violette aucunement dans l'opulence, mais plus comme on peut le sentir dans Essence de Narcisco Rodriguez. Sauf qu'avant s'impose une composition verte entre concombre thé vert.

D'un impression très réaliste, on aborde plus le thème du bonheur. Sauf que ce n'est plus Ulysse qui est héros, mais bien Ellena. C'est évident, et cela a d'ailleurs tendance à m'épuiser. Oui, Ellena fait un travail remarquable et original des autres créateurs, oui Ellena sait magnifier les matières premières, mais je trouve qu'Ellena tourne en rond et ne sait pas trop inover ces derniers temps. "Heureux qui comme un Jardin Sur Le Nil évoque l'humidité perlée des fuits", "Heureux qui comme Angelique Sous La Pluie retranscrit cet atmosphère aérien, vert et tendre", "Heureux qui comme Déclaration ponctue un accord classique de petits muscs", "Heureux qui comme un Jardin Après La Mousson rehausse le côté masculin par un jeu autour du gingembre et de l'anis étoilé".

Ainsi, Voyage d'Hermès reste un parfum très cohérent, en dehors de toute mode particulière, très fidèle à son créateur et ses frères olfactifs, mais il manque un cruel soupçon de distinction et de créativité et d'innovation de la part de Ellena. Il dit lui même n'utiliser dans son "travail de nez que moins de 200 odeurs", sauf qu'il y a un moment où l'accord Ellena me lasse, malgré toute sa beauté.

"Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage", oui je suis heureux de voir de très belles créations ponctuer les rayons des parfumeries dans leurs écrins aussi beaux soient-ils. Mais Joachim Du Bellay l'écrit quand même avec subtilité : lassitude et regret subsistent presque toujours au bout du compte.

Vive l'odorat !

Six' a dit…

Oh Jicky, merci pour ce commentaire si détaillé!

Je dois dire que je n'arrive pas même à tirer tout ça de ce Voyage... qui ne m'a guère inspirée. Et comme tu le soulignes, on finit par jouer au jeu des sept erreurs entre ce Voyage et la production récente signée Ellena, Déclaration, le Jardin après la Mousson - et je n'avais pas repéré l'allusion aux Angéliques, mais effectivement, ça ne m'étonnerait pas!

On est d'accord aussi sur la cohérence - et la qualité! Mais voilà, à force de redites, même la qualité devient ennuyeuse... plus me plaisent les originaux, pour rester dans le thème ;)

Encore merci à toi!