[Vintage] Jean Patou, Ma Collection - II - Chaldée, Moment Suprême, Cocktail



(voir ici pour le début de l'histoire de Ma Collection de Jean Patou)


1927. Jean Patou s'adresse résolument aux femmes modernes, aux garçonnes qui osent, à celles "qui jouent au golf, fument et conduisent à cent vingt kilomètres/heure" (ainsi qu'il le dira au sujet du premier parfum unisexe, Le Sien, qu'il lancera en 29). L'heure est aux sportives, au grand air. Jean Patou répond par le sportswear, les maillots de bain en tricot.

Après des siècles d'adoration des carnations d'albâtre, la mode passe soudain au bronzage. La petite histoire veut que ce soit Mademoiselle Chanel, grande rivale de Patou, qui en ait lancé la vogue, après un bronzage accidentel lors d'un périple en yacht (les faits semblent plus nuancés). C'est en tout cas Jean Patou qui est le premier à rebondir sur la vague, en lançant le premier produit solaire: l'Huile de Chaldée. Pourquoi lui avoir donné le nom des antiques terres du sud de la Babylonie? Une seule source explique qu'il y vivait "une femme au teint d’or d’une beauté légendaire"... mais manifestement pas légendaire au point d'en laisser trace ailleurs. La question reste posée.
Quoi qu'il en soit, il faut croire que la senteur de l'huile, mêlant la fleur d'oranger à la jacinthe, a séduit ses utilisatrices, tant et si bien qu'en 1927 toujours, Henri Alméras en composera une déclinaison en parfum, tout simplement appelée Chaldée.

Et Chaldée est d'une beauté addictive, grisante. Sa sensualité, désuète mais réelle, quoiqu'à mille lieues des épices, de la vanille, des muscs qui l'incarnent aujourd'hui, touche au subliminal. Difficile, en le portant, de ne pas humer compulsivement ses poignets, de s'enivrer de son propre sillage...

Fleur d'oranger, jacinthe, jasmin, ambre sont présents, mais à vrai dire, les notes se fondent en un alliage parfaitement lisse, un voile dense et sombre qui tient effectivement du cosmétique, lorgnant parfois vers l'âcre, mais surtout profondément baumé et ambré, d'abord plutôt crémeux, ensuite plutôt poudré, et toujours chaleureux. Dans la composition figure aussi, en petite proportion, cette fameuse matière caractéristique de l’ambre solaire, le salicylate de benzyle, au départ utilisé pour ses propriétés filtrantes puis tellement associé par les consommateurs à la senteur de leur produits solaires qu'il n'y a plus été incorporé que pour cette odeur, balsamique, une odeur de "sable chauffé par le soleil"1.

Cette senteur d'épiderme cosmétiqué, à peine caressé de fleurs, perdure longtemps en ligne droite avant de s'incurver légèrement vers une tonalité ambrée un peu plus intense, très poudrée et tout juste sucrée, dans laquelle converge la chaleur résineuse de l'opoponax.

Chaldée pourrait être classé comme un oriental doux, un ambré-fleuri... mais il ne ressemble à nul autre.

Composition: jacinthe, narcisse, lilas, fleurs d'oranger (plus jasmin, muguet, vanille, opoponax, ambre?)



1929. Les Années Folles jettent leurs derniers feux dans une extravagante frénésie, ignorantes des nuages de la Crise qui vont bientôt tonner. Jean Patou, dandy, noceur, flambeur, parfaite incarnation de l'air du temps, rend hommage en parfum à ce Paris endiablé, un Paris qui vit son Moment Suprême...

Et cette célébration est un bien bel opus: dans son livre Les sens du parfum, le grand parfumeur Guy Robert, créateur entre autres de Calèche d'Hermès, cite Moment Suprême comme l'un des chefs d'œuvre d'Henri Alméras, avec - bien entendu - Joy pour Patou, et Fruit Défendu pour les Parfums de Rosine. Selon Octavian Coiffan, historien du parfum, Moment Suprême avait par ailleurs été inspiré par une création précédente pour les Parfums de Rosine.

Dès lors qu'il s'agit d'exubérance débridée, la lavande n'est peut-être pas la première note à venir à l'esprit, mais celle-ci est du moins traitée sur un mode inhabituel. Oublions les lavandes médicinales, froides ou masculines: celle de Patou est une lavande chaleureuse, moelleuse, joliment sucrée. Elle se coiffe d'une tête citronnée-amère de bergamote dans la réédition, tandis que ma cologne vintage entre à peu près directement dans le vif du sujet. Mais une fois les premières notes de tête envolées, les deux coïncident parfaitement, preuve si besoin en était que les formules d'origine ont bien été respectées - qu'attendre d'autre de Jean Kerléo, futur fondateur de l'Osmothèque, le conservatoire du parfum?

L'histoire que raconte Moment Suprême est toute lavande, sucrée, enrobée d'une délicate vanille et saupoudrée de girofle. A mi-parcours, la fleur se réchauffe au point d'atteindre la teinte presque réglissée des champs de lavande brûlés de soleil, mais sans leur sécheresse: l'ensemble reste globalement doux, légèrement ambré, avec une ombre de jasmin.

Le grand succès qu'a connu Moment Suprême, notamment aux États-Unis, s'explique aisément: c'est un très beau parfum, et un vrai plaisir à porter.
Pour un Homme de Caron est peut-être la lavande qui s'en approche le plus aujourd'hui, mais ce n'est encore que d'assez loin...

Notes de tête: lavande, géranium, girofle, bergamote (plus citron, mandarine, néroli?)
Notes de cœur: jasmin, rose de mai, ylang-ylang, lilas, jonquille, iris (?)
Notes de fond: ambre, épices, vanille, santal, musc, miel, héliotrope, civette, mousse, benjoin (?)



1929 toujours (bien que la vaste majorité des sources situent la chose en 1930)2.
Jean Patou reçoit ses clientes dans les salons de son hôtel particulier parisien. Pour éviter que les messieurs ne s'y ennuient, il fait installer un somptueux bar à cocktails... puis il a une idée: pourquoi ne pas proposer, sur le même modèle, une amusante nouveauté - un bar à parfums?

Henri Alméras crée alors trois fragrances de base, étroitement apparentées, les chyprés-verts Cocktail Dry, Cocktail Sweet et Cocktail Bitter Sweet. Dans le bar, ils seront accompagnés de sept huiles essentielles dans des fioles baptisées "angosturas"; à la cliente alors de mélanger le tout sur place, selon son humeur, pour composer son propre parfum personnalisé.
Le bar à parfums lui-même sera commercialisé, en trois formats (le Grand Bar, complet, le Petit Bar, avec trois angosturas, et le Baby Bar).

Le parfum appelé Cocktail tout court, celui qui figurera parmi les douze rééditions de 1984, n'est donc pas stricto sensu un parfum d'époque, mais une légère réinterprétation par Jean Kerléo, un chypré vert (certains disent fruité) basé de très près sur Cocktail Dry.

Ce Cocktail est, à vrai dire, curieux. Il présente effectivement une belle structure classique de chypre vert, penchant quelque peu du côté aromatique3, mais l'accord boisé-mousse de chêne caractéristique est ici en sourdine. Une lavande ténue, nuancée de l'acidité du citron et de la verte et menue amertume agrumesque du petit-grain arrive en tête, se prolonge quelque peu... mais dans ce Cocktail, comme dans plusieurs autres parfums de Ma Collection, la senteur finale ne ressemble pas vraiment à la somme de ses parties.

Le cœur, toujours vert et citronné, légèrement amer et plutôt médicinal, rappelle ces apéritifs où un bouquet de plantes sauvages baigne dans la bouteille. Et si "fruité" il y a, ce serait d'un doigt à peine, et à la manière de ces fruits exotiques goûtés pour la première fois, à la saveur intrigante et indéfinissable. Plutôt sec mais sans excès, Cocktail s'additionne d'un mince trait de poudre, qui se réchauffe à peine, en fin de tenue, d'une infime tonalité sucrée.

Il émane de cette composition classique une certaine désinvolture étudiée, une légèreté élégante qui rappellerait l'univers de F.Scott Fitzgerald.... cheers!

Composition: citron, petitgrain, lavande (plus géranium, girofle, rose, jasmin?)



1 - ainsi que l'explique Sylvaine Delacourte
2 - ces différences de date s'expliquent par le jalon considéré: s'agit-il de la date de la conception ou de la date de commercialisation?
3 - compositions contenant des herbes aromatiques: lavande, sauge, menthe, romarin, thym, etc., souvent associées à des notes hespéridées et/ou épicées, fréquentes dans la parfumerie masculine.




Chez les discounters en ligne, Chaldée est encore dénichable ça et là (en eau de toilette et même en extrait); Cocktail est assez difficile à trouver; Moment Suprême, lui, semble avoir pratiquement disparu, mais des flacons anciens sont ponctuellement mis en vente sur eBay, à des prix semble-t-il raisonnables. Des miniatures de 6 ml des 12 fragrances apparaissent aussi régulièrement sur eBay.
NB: au moment des rééditions est sorti un coffret spécial réunissant quatre miniatures 6 ml; Moment Suprême y rejoint le trio Amour Amour - Que Sais-Je? - Adieu Sagesse.



Chaldée: test de la réédition de 1984 en edt; Moment Suprême: test de la version cologne vintage (flacon d'origine) et de la réédition edt; Cocktail: test de l'édition 1984 en edt.

Tous mes remerciements à Octavian pour ses précieux éclaircissements techniques et historiques et à Helg pour son enthousiasme communicatif sur ces beaux parfums.



Sources: Octavian Coiffan, Prodimarques, brochure Ma Collection - Parfums d'Epoque 1925-1964, Natperfume, site de la maison Patou, Esprit de Parfum, Bois de Jasmin, Perfumeshrine, blog de Luca Turin.

Images: George Hoyningen-Huene, mannequin portant un maillot de bain Jean Patou, Vogue, 6 juillet 1929 (via Glamoursplash), publicité originale de l'Huile de Chaldée (Chez Vicky), flacon de la réédition en extrait de Chaldée (collection personnelle); publicité de 1942 pour Moment Suprême, illustration de Boris Artzybasheff (Pink Manhattan), le Grand Bar (VirtualGarden), publicité de 1952 pour Cocktail, illustration de Guy Maynard (Paper Pursuits), réédition de Cocktail (Perfume Smelling Things), coffret de miniatures (Vivastreet).

10 commentaires:

Jeeks a dit…

Je rêvais (et rêve encore) de sentir Chaldée... Lire ta description Six', me suffit presque à le humer du bout de mon imagination.
Merci.

carmencanada a dit…

Je n'ai pas testé tous les parfums réédités dans Ma Collection, mais ils me semblent avoir un point commun (dont Joy est dépourvu). C'étaient des parfums qui avaient de l'esprit, en particulier Cocktail et Colony; l'élégance de ne pas se prendre entièrement au sérieux... Très Années Folles, en somme.

Six' a dit…

Jeeks,

J'espère avoir pu en donner une bonne idée - Chaldée est tellement particulier, avec un effet à la fois dense mais simple, qu'il est très difficile à décrire... mais c'est un merveilleux parfum.

Six' a dit…

D,

Cocktail et cet éclat de rire de Colony me font le même effet, une désinvolture spirituelle et chic, effectivement bien loin de l'esprit de Joy! Adieu Sagesse me paraît aussi avoir la même légèreté joyeuse, et même Que Sais-Je?, qui glisse des notes gourmandes dans sa sophistication chyprée... je crois que je suis tombée amoureuse d'au moins les deux tiers de la collection!

Merci d'être passée ici!

Froufrous a dit…

ma grand-mère se parfumait avec Patou , mais je ne me souviens plus de son nom .....Elle adorait ses parfums .

Six' a dit…

Froufrous,

Si vous vous souvenez duquel, ça m'intéresserait beaucoup! Patou est une maison qui a lancé tellement de bijoux, c'est un vrai bonheur que de les ressentir. Votre grand-mère avait bon goût!

anatole a dit…

Cocktail pour moi sent le savon ancien, années 70, un chypre vert propre, ; Pas de cocktail pour moi mais des souvenirs de vacances à la ferme dans les années 70. Et au beau milieu un jasmin aux allures de jonquilles dans mon jardin d'enfance qui joue à cache cache parmi la mousse légèrement poudrée. Et cette ouverture rieuse et fruitée! Merveilleusement démodé et émouvant.
Petite déception par contre pour Adieu Sagesse qui m'évoque le mot "astringent", trop acide, je suis déçu de passer à côté de l'œillet dont j'attendais beaucoup.
Et maintenant je rêve de Moment Suprême, Divine folie, rien que les noms font rêver. Vraiment ils savaient nommer leurs parfum! quand à la richesse des jus... mieux vaut se taire et en apprécier les vestiges.

Six' a dit…

Anatole,

Quel joli ressenti pour Cocktail! Je dois avouer que c'est l'un de ceux qui m'a donné le plus de fil à retordre - mais le jasmin, les jonquilles, oui, ça serait bien ça! Et le départ semble bien fruité, mais d'un fruit que je n'arrive pas à identifier...

Adieu Sagesse, il a effectivement une note rhubarbe acide très marquée, l'œillet ne se révèle qu'après... mais il est bien aux secondes loges, derrière cette verdeur croquante.

Cette Collection de Patou est vraiment remarquable, pas vrai? Plus je l'explore, plus l'incroyable concentration de qualité rassemblée me sidère. Pour les amoureux de beaux parfums, c'est tragique qu'elle ait à nouveau disparu...

Jean-David a dit…

Chère Sixtine, que pensez-vous que nous puissions attendre de la vente de la maison Jean Patou, annoncée récemment ? Est-il permis d'espérer que les nouveaux acquéreurs soient des esthètes, soucieux de remettre sur le marché toutes les fragrances classiques de la marque dans leur formulation originale ? Et d'assurer le lancement de deux à quatre parfums nouveaux et sans concession chaque année ? (cette question formule dans le même temps un souhait !)

JulienFromDijon a dit…

Chaldée
As-tu détectés la note ambregris de Chaldée?
Plus je teste et reteste ma miniature de 6ml, plus je détecte la dimension supplémentaire ajoutée au fond ambré par l'ambregris. Pain de seigle et crottin de cheval.
Je crois que Chaldée devient l'ambre que je préfère.
J'aime aussi le clou de girofle dans la compo. Rose, clou de girofle, sucré de jasmin, ambre, ambregris, vanille, notes boisées. Je détecte moins la fleur d'oranger, la jacinthe et le lilas.