[Lectures] Quai des enfers - Ingrid Astier



Selon une expression anglaise, if you don't have anything nice to say, don't say anything at all - si vous n'avez rien de gentil à dire, taisez-vous.

Peut-être vaudrait-il alors mieux, effectivement, que je ne parle pas du tout de Quai des enfers, premier polar d'Ingrid Astier... 

L'auteur, normalienne, spécialiste de Cioran, Prix du Jeune Écrivain et grande gastronome devant l'Éternel, a notamment signé plusieurs anthologies qui touchent au goût, puis à ce sens connexe, l'odorat: Le goût du thé, Le goût du chocolat, Le goût de la rose et... Le goût des parfums. On la sent réellement passionnée par le monde des fragrances, dans lequel elle a planté le décor de ce premier roman noir.
Et j'aurais tant voulu l'aimer, ce livre. 

Quand - loi du genre - meurtre il y a, c'est celui d'un mannequin, égérie d'Idole, le nouveau parfum de Jean Patou. C'est qu'Ingrid Astier est apparemment une proche de Jean-Michel Duriez, actuel nez-maison chez Patou... dont l'un des protagonistes de Quai des enfers, un parfumeur baptisé Camille Beaux, semble  principalement inspiré.

Pour l'amoureux de parfums, les pépites odorantes disséminées au fil des pages sont un vrai bonheur: on y rencontre des fragrances fictives, le masculin Sirius et le grand succès féminin Eau de Voilette, clin d'œil  discret à Duchamp, où les notes florales se mêlent à l'odeur d'un pain de Gênes sortant du four. D'autres sont bien réelles, portées par les protagonistes, posées sur leurs commodes, le séduisant sillage de N°22 d'une brune piquante croisant au détour d'une page les flacons presque vides de Coromandel et de Serge Noire d'une morte....  Des noms passent - Beaux, Desprez - qui seront familiers aux amateurs de parfums anciens; une citation de Serge Lutens vient même se faufiler dans une conversation.

Régulièrement, on entre même franchement dans le vif du sujet: considérations sur les liens olfactifs qui unissent costus et rose, les facettes différentes de la vanille Bourbon et de la vanille de Tahiti,  l'éthyl-maltol et le maple lactone d'Angel... jusqu'à la fameuse formule, reproduite intégralement, de "Rose de Nuit". Aucun rapport avec l'opus signé Lutens: il s'agit du nouveau grand parfum que Camille Beaux finit par mettre au monde - une formule peut-être fictive, mais parfaitement réaliste (pardi, écrite en dernier ressort par Jean-Michel Duriez!), chaque ingrédient suivi de son dosage précis. La formule d'un parfum de rose qui reflète l'intrigue: celui d'une rose ravagée, martyrisée, à l'agonie, face aux poils musqués et graisseux d'un loup prédateur, bousculés par l'irruption d'une bouffée caramélisée régressive. Détail touchant, que nous apprend Grain de Musc: dans les coulisses, le vrai parfumeur de Patou réalisera réellement sa formule, pour en offrir un flacon à l'auteur...

Le parfum n'est pourtant qu'un des ressorts de l'intrigue, qui tourne plutôt autour de la Seine et de sa Brigade fluviale. Et hélas, trois fois hélas, les détails qui raviront le/la perfumista ne compensent pas... ma foi, tout le reste - en vrac, stéréotypes, manichéisme, poncifs, digressions inutiles, ou encore un agaçant name-dropping musical parfaitement gratuit (malgré toute ma tendresse pour Trent Reznor...).
Restent quelques morceaux de bravoure, le patient tissage d'une ambiance dark qui ne manque pas de poésie... mais pas suffisamment, malheureusement, pour empêcher Quai des enfers de pencher, à mon goût, du côté mergitur.

La mort dans l'âme, je ne peux me résoudre à recommander un livre qui semblait pourtant plein de promesses... mais que j'aimerais sentir cette Rose de Nuit!


Ingrid Astier, Quai des enfers, 2010, Série Noire, Gallimard, Paris (400 p., 17,50 EUR).


2 commentaires:

Anne Jaku a dit…

Son anthologie sur le parfum était vraiment bien faite (j'appréciais beaucoup celui sur le thé également). Je trouvais qu'elle constituait une bonne introduction pour les novices dans le monde de la parfumerie.

http://therebelgardener.blogspot.com/

Six' a dit…

Anne,

Oui, tout à fait d'accord! Et ça me désole d'autant plus pour Quai des enfers, quand on sait tout l'intérêt de l'auteur pour le parfum, et qu'elle a un réel talent, aussi.... le résultat, ici, est d'autant plus dommage.