jeudi 20 mai 2010

[Avis] de Ƃachmakov - The Different Company



Où l'on se souvient que The Different Company n'est pas née que des œuvres de Jean-Claude Ellena: elle avait aussi été portée sur les fonts baptismaux par Thierry de Baschmakoff, grand designer de flacons qui a élargi ses activités à la création et à la direction d'autres objets de luxe.

S'il se charge bien entendu des flacons de la gamme, son rôle va bien plus loin chez The Different Company, puisqu'il y assure la direction artistique: c'est de son dialogue avec Céline Ellena, créatrice exclusive de la maison depuis 2005, que naissent les grandes idées, les concepts, les lignes directrices qui donneront naissance aux parfums, orchestrés par Céline.

L'année France-Russie était l'occasion pour lui de célébrer en parfum ses origines, le souvenir de ce grand-père Cosaque, cette Russie immense, toute en contrastes, ancestrale et hyper-moderne; une Russie rêvée aussi, où il laisse la part belle à son imaginaire. Ce parfum-signature, composé à quatre mains avec Céline Ellena, porte son nom: de Ƃachmakov.

Je dois avouer que la Russie est pour moi terra incognita, et je ne pourrais juger de la justesse de l'évocation olfactive. A vrai dire, avec mon propre référent, j'aurais plutôt trouvé la fragrance un peu... japonisante.
Une chose est sûre: de Ƃachmakov est un parfum vraiment remarquable. Rien d'étonnant dans une gamme toute entière de qualité - mais il en est, à mon goût, l'un des plus beaux fleurons.

Le départ surprend, d'une originalité délicieuse. Il est survolé par un nuage d'épices d'abord brièvement noires, avec une nuance délicatement poivrée, puis qui tendent vers l'ocre, légères et sèches - muscade surtout, girofle un peu. Ces épices dévoilent progressivement ce qui est l'âme de ce parfum: un immense bouquet garni, résolument vert et aromatique, qui ferait presque saliver tant il est vif, frais et merveilleusement naturel, comme gorgé de sève. La senteur si particulière du shiso ("basilic japonais") y domine largement, et de Ƃachmakov se fait joyeux kaléidoscope en camaïeu de verts-jaunes, mêlant une puissante note d'herbe fraîchement coupée à un trait de citron pressé qui souligne sa petite tonalité aigrelette. Piqués dans ce bouquet savoureux, de l'oseille, une brassée de feuilles fraîches de coriandre, si tendres, si parfumées; quelques brins de paille ... et la senteur céréalière du genmaicha, ce thé vert japonais au riz grillé-soufflé. L'excellente qualité des matières utilisées saute au nez, et je gagerais qu'il s'y trouve une solide proportion de naturels.




Les nuances jaunes s'envolent petit à petit, et l'herbe coupée évolue en une profonde verdeur de sève végétale, encore juste un peu aigre et nimbée d'épices douces. Elle a la clarté fraîche des petits matins, soulignée par ce qui est peut-être un soupçon de sève de conifère à peine mentholée... la tonalité boisée est présente, mais en transparence.

Le temps passe et les dernières traces aigrelettes disparaissent à leur tour. Le vert se fait tendre, une senteur qui, par contraste avec les phases précédentes, semble presque très légèrement sucrée, et rappelle ces accords "thé vert" utilisés ailleurs en parfumerie. A ce dernier stade, et après une durée de vie honorable, la fragrance reste jolie mais, devenue confortable, elle a nettement marqué le pas, loin de son caractère, de sa vivacité revigorante des débuts.

Et quels débuts! Ce sont surtout ces deux ou trois premières heures qui donnent à de Ƃachmakov cette personnalité si forte et si attachante, fraîche et pleine de vie, à la fois intrigante et familière, parfaitement portable. Même sans connaître la Russie, en laissant galoper son imagination, le paysage brossé par la description officielle est bien là, très reconnaissable: les odeurs poivrées et minérales, les herbes souples couchées par les vents, les premiers rayons de soleil dans les forêts et la fraîcheur des steppes.... réussite totale que ce parfum de vie et herbes.


Composition: bois de cèdre, feuilles de coriandre, bergamote, freesia blanc, feuilles de shiso, craie douce, noix de muscade


Maison: The Different Company
Créateur: Céline Ellena et Thierry de Baschmakoff
Année de création: 2010
Famille: vert, hespéridé-aromatique?

Disponible
: en (Eau de?) Parfum (concentration à 12%),
vapo rechargeable 90 ml (145 EUR), en exclusivité pour mai au Bon Marché et dans la boutique parisienne de la marque (10 rue Ferdinand Duval, 75004 Paris); en ligne, chez Parfums & Co. Prochainement sur le site de The Different Company et en points de vente sélectionnés.


Images: Parfums&Co; Kazimir Malevitch, Repos, société en hauts-de-forme, 1908, Saint-Pétersbourg, Musée Russe (via Nakonxipan).

7 commentaires:

  1. J'ai moi aussi été un peu étonnée du côté "pas russe" des notes -- ce n'est pas du tout la même démarche que pour Ninfeo Mio où les accords se retrouvaient dans le lieu évoqué. Mais en somme peu importe, puisque la Russie est aussi en grande partie un lieu imaginaire pour Thierry de Baschmakoff. Je dois encore le porter sur peau avant d'émettre un avis plus informé!

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  2. D,

    Effectivement, je crois que c'était en partie l'idée - évoquer une Russie réelle, mais aussi une Russie rêvée, mais malgré tout loin des images d'Epinal. Enfin, comme je n'y connais rien... mais ça m'a quand même surprise d'y sentir, en plus du shiso, une note de genmaicha!

    J'ai hâte de savoir ce que tu en penses. Je me répète, mais je trouve DB vraiment excellent, et la qualité des matières m'impressionne... après ce coup de force d'Oriental Lounge, les choses vont décidément bien chez TDC!

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  3. Il a l'air très "intéressant" ce parfum. Est-ce qu'on y ressent cette "patte" Ellena? Car à lire la description de ce parfum, ça me fait penser aux trios des "Jardins" de J-C Ellena pour Hermès?
    Sinon, merci de m'avoir fait découvrir cette œuvre de Malevitch que ne connaissais pas !

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  4. Cleliart,

    Pas vraiment, je dirais, dans le sens où les Jardins d'Hermès donnent, pour moi, une impression de parfum-aquarelle, de légèreté diluée dans des tons pastel, une brume de nature.

    Ici, les matières me paraissent beaucoup plus concentrées (mais sans lourdeur), et l'effet d'ensemble est nettement plus vif (surtout au départ), c'est plutôt une explosion végétale ici, et les couleurs auraient la gaîté de l'acrylique... du tout beau, en tout cas!

    Et décidément... les Futuristes italiens, Malevitch... nous avons les mêmes valeurs! ;)

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  5. Le côté aquatique laiteux m'a fait un peu peur au départ mais très vite j'ai vu passer les épices coriandre et muscade et le tout s'installer dans un freesia assez charmant. Curieusement pas russe pour mon imaginaire non plus, j'irais plutôt du côté des estampes japonaises aux couleurs un peu vives pour le décrire, style nénuphars sous la pluie et eau trouble crayeuse. Sur ma peau c'est essentiellement des plantes aquatiques comme on en met dans les aquarium, du freesia et l'odeur de l'argile blanche dissoute dans de l'eau. En tout cas une belle écriture ce Céline Ellena, délicat et charmant.

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  6. Anatole,

    Que c'est drôle! Je n'ai pas du tout eu d'associations franchement aquatiques... et je n'ai pas non plus ressenti la craie, mais elle est clairement là, il faudra que j'y replonge le nez!
    Je vois qu'on se rejoint quand même sur la vivacité des tons, le côté japonisant. Et j'ai aussi été conquise. C'est si rare ces temps-ci de tomber sur une vraie, belle nouveauté...

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  7. Je l'ai reçus aujourd'hui et le moins qu'on puisse dire et qu'il sent vraiment très très bon , on sent tout de suite qu'on a à faire à un parfum d'une très grande classe .

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