[Avis] Bas de Soie - Serge Lutens


Pour les perfumistas, la sortie du Lutens nouveau est toujours attendue, même si la maison était tombée ces derniers temps dans la routine très "rentrée littéraire" des deux-lancements-exports-et-un-lancement-Salons par an. Mais cet hiver, un grain de sable est venu enrayer le ronronnement de la machine: L'Eau. Avec ce "savon le plus cher du monde", Serge Lutens a sorti son Carré blanc sur fond blanc et remis le parfum à zéro. Ou du moins, c'était l'intention proclamée, vous connaissez mes réserves.

Quoi qu'il en soit, L'Eau tournait bel et bien le dos à tout ce qui avait fait la parfumerie Lutens. C'est peu dire que le nouvel opus post-déconstruction était attendu au tournant... Et - abstraction faite du navrant revirement de discours - la maison négocie joliment le virage avec Bas de soie.

Le retour immédiat à l'orientalisme flamboyant qui a fait ses beaux jours aurait, peut-être, été trop abrupt - il semble qu'il soit au rendez-vous dans Boxeuses, le lancement Salons de septembre. Ce que Bas de Soie nous propose ici en transition est en fait une réelle nouveauté dans la gamme: un floral vert incisif.

Distillées au compte-gouttes, à l'habitude, les notes officielles citent juste de l'iris, des accents poudrés et de la jacinthe, et les premiers ressentis parlaient bien de douceur, de poudre, d'un Iris Silver Mist apprivoisé, joyeux et tendre. On aurait donc pu croire à une jolie senteur d'éveil du printemps, et d'un bas de soie, j'attendais une caresse... au lieu de quoi - mise en bouche pour les pugilistes à venir? - celui-ci m'a donné une gifle.

C'est que, dans son genre, ce Bas de Soie est peut-être aussi intransigeant que l'étude en iris majeur de la maison, mais avec cette fois la jacinthe pour dominante. L'iris annoncé est bien présent au départ, avec ses couleurs fraîches et juteuses de carotte râpée touchées d'un soupçon de poudre, mais il se mêle d'emblée à une véritable explosion de jacinthe, qui va croissant. Si vous espériez retrouver le charmant parfum hivernal de la fleur naturelle, préparez-vous à une surprise: la puissance en a été conservée, mais pratiquement tous les accents floraux ont été éliminés pour ne retenir bientôt qu'une verdeur tranchante et rigide.

Le joli mariage de fleur de jacinthe et d'iris légèrement poudré dure une heure, après quoi l'iris tente de résister, il surnage, se laisse toujours deviner, mais c'est le vert de jacinthe qui s'affirme de plus en plus, la jacinthe encore, la jacinthe toujours qui domine largement, avant de vaincre définitivement par KO.

On pourrait croire y retrouver, de loin, la silhouette du N°19 de Chanel, mais Bas de Soie a encore moins d'humanité, concentré qu'il est sur sa seule végétalité tendue, vrillante, très nettement minérale, qui présente aussi la dimension sourde de l'eau stagnante, de la vase.
Sur la fin, Iris Silver Mist se montrait plus clément. Bas de Soie, lui, ne baisse jamais sa garde et reste inflexible jusqu'au bout, dédaignant la moindre concession.

Ce nom ironique, promesse de douceur, gante en réalité la poigne de fer d'une fragrance à la fois nouvelle pour la gamme et au final bien dans la logique de la maison, avec une seule note enchâssée, mise en lumière crue, exacerbée jusqu'au maniérisme.

Dans le jardin olfactif de Serge Lutens, la tubéreuse s'affirmait criminelle. Ce nouveau venu nous révèle que la jacinthe, elle, y est sans cœur.



Composition: iris, notes poudrées, jacinthe

Maison: Serge Lutens (gamme export)
Créateur: Christopher Sheldrake et Serge Lutens
Année de création: 2010
Famille: floral-vert
Disponible en Eau de Parfum, vapo 50 ml (79 EUR) pour l'instant uniquement aux Salons du Palais Royal Shiseido et en ligne sur le site des Salons; dès août, en points de vente sélectionnés.

[impression personnelle] tenue ++- sillage ++-


Images: flacon classique: Harrods; flacon gravé en édition limitée: Homme Urbain


18 commentaires:

Anne Jaku a dit…

Serge Lutens semble confirmer la vague de "parfums verts" qui s'ammorce pour les années à venir, donc (avec des parfums comme Untitled et A Scent sortis dans l'année, il paraît logique que d'autres marques risquent fort de suivre la tendance).
En tous cas, cette jacinthe a l'air particulièrement intéressante : c'est une fleur qui, je trouve, est trop peu utilisée alors qu'elle a un potentile assez important. Sa verdeur e semble parfois tellement puissante qu'elle me semble limite animale (paradoxal, mais je me comprends).
Jardin Clos de Diptyque jouait déjà sur cette fleur, mais l'ensemble, bien qu'assez nerveux, est enveloppé d'une sorte d'aura cotoneuse issue d'un songe alors que la description de Bas de Soie serait plutôt celle d'une jacinthe peinte (avec une part d'imagination, mais "palpable"). Quoiqu'il en soit, je préfère attendre avant d'émettre un avis.
Bien à vous.

Uella a dit…

Silk stocking fetish, un bas de soie sans coeur!;)

Bas de Soie est avant tout la figuration olfactive du fetichisme avance chez Lutens - les notes, l'iris, la jacinthe, l'anticipation de la vague des parfums verts etc., a mon avis Lutens s'en fout...non?

Six' a dit…

Anne,

A vrai dire, je n'en sais trop rien, cette vague verte a l'air de s'amorcer depuis un moment sans vraiment sembler décoller... il faudrait que la clientèle suive!

Dans Bas de Soie, le traitement de la jacinthe est effectivement très intéressant, parce que toute la puissance que vous soulignez est affichée, exacerbée, plutôt que de s'adoucir comme dans un Chamade, par exemple. Je n'ai plus le Jardin Clos de Diptyque "dans le nez", mais je note! Je regrette aussi que la Jacinthe des Bois de L'Artisan ait disparu... Et je n'aurais jamais pensé qu'on puisse percevoir la note comme tirant vers l'animal! Elle me paraît incisive, perçante, au point de la faire pencher vers le minéral, voire le métallique... mais je n'y sens aucune chaleur animalisante, au contraire, elle serait, pour moi, plutôt glaçante. Comme quoi, les ressentis...!

Anna Maria a dit…

sixt'
connais tu le vrai, l'ancien Vent Vert Cellier?
une jacinthe plongée dans une nuage de galbanum et labdanum..

Six' a dit…

Uella,

Je ne suis pas sûre de suivre? Allusion au fétichisme, pourquoi pas, c'est loin d'être impossible, et l'univers Lutens est suffisamment raffiné pour suggérer la chose avec élégance. Mais depuis les revirements du discours marketing de la maison autour de L'Eau - qui fustigeait, je cite, "le falbala du néo-érotisme vieillissant pour faire plaisir à pépé" - je ne m'y fie plus guère... et ce n'est pas faute d'avoir essayé, au départ, de trouver une démarche cohérente à L'Eau.

Que Bas de Soie soit ou non prévu pour être dans l'air du temps, ma foi, je n'en sais rien, je suis pas dans la tête des créateurs. Mais l'important dans un parfum, c'est ce qu'il y a dans le flacon, après tout. En l'occurrence, une jacinthe-iris, et fort réussie, même si pas à mon goût personnel. Vous m'en direz des nouvelles!

Six' a dit…

AM,

J'en ai eu, de l'original, mais il y a tellement longtemps que je l'ai senti que je ne l'ai plus du tout "dans le nez"! Je crois me rappeler du même effet "gifle verte" au départ, mais plutôt galbanum. Enfin, c'est trop lointain pour me prononcer... une composition hyper culottée en tout cas, et tu as raison de la mentionner: la comparer avec Bas de Soie serait très intéressant. J'attends de pied ferme ton retour quand tu auras testé la jacinthe version Lutens!

Thierry a dit…

Un texte très évocateur...
Cependant, après le duel initial entre jacinthe et iris, il me semble que s'installe une ambiance très statique : je n'aurais pas pensé à la vase même si à l'instant cela me paraît très juste mais aussi à une sorte du bloc de savon légèrement salin, en tout cas du minéral dénué de vibration.

Cleliart a dit…

C'est étrange comme un "nom" de parfum peut nous évoquer énormément d'odeurs...pour au final ne pas être du tout ce qu'on avait imaginé ! "bas de soie" aurait pu être prometteur : "une senteur d'éveil", "une caresse"...Dommage que ça ait été une gifle !

Anna Maria a dit…

je t'en envoie un peu dans les deux versions edt et parfum, il est magnifique et il ne sent pas le temps

Six' a dit…

Thierry,

Le côté savonneux, effectivement, je l'ai presque senti... et idem, après le bref duo iris-jacinthe, pour moi, c'est la jacinthe qui s'impose, très minérale, et qui ne bouge plus vraiment, de fait. Bon, comme je l'ai dit plus haut, ça n'est pas vraiment à mon goût, tout ça, mais beaucoup d'avis semblent enthousiastes... et la composition m'a l'air très bien pensée dans son intransigeance.

Ceci dit, même si j'ai pris une quinzaine de jours pour me familiariser suffisamment avec ce Bas de Soie avant de donner un avis, je l'ai senti la première fois le même jour que les nouvelles Heures de Cartier... je n'élaborerai pas, mais disons que la concurrence était très rude! ;)

Six' a dit…

Clélia,

Qui sait, peut-être y trouverez-vous de la douceur? Il semble que sur certaines peaux, un iris poudré domine...

Mais quoi qu'il en soit, le décalage entre le nom et la fragrance même est étonnant, effectivement. "Bas de soie", on imagine de la poudre de riz, un féminin délicieusement rétro, peut-être un fleuri blanc satiné, ou un parfum de peau très subtilement sensuel... y trouver à la place une puissante jacinthe incisive, c'est assez déconcertant.

Je me demande du coup si Boxeuses sera, lui, caressant!

Six' a dit…

AM,

Mille mercis ma belle! Il doit me rester un peu de la version de Calice Becker, qui était toujours réussie si mes souvenirs sont bons, je pourrai comparer!

Uella a dit…

Six, Bas de Soie se fait delicatement poudre et propre sur ma peau. Je ne le percois pas aussi vert ni incisif que vous mais plutot diaphane, impassible et soyeux en fond.
Comme vous je n'avais pas aime l'Eau - I was sorry I'd bought a decant of it but curiosity got the best of me ;) - bien heureuse que Lutens se rattrape avec cette vision moderne du bas de soie.

Six' a dit…

Uella,

On dirait que sur vous, c'est ce que donne la première heure de la tenue sur ma peau qui dure, cette tonalité poudrée-irisée... je vous envie, c'est de loin ma phase préférée de Bas de Soie. S'il était resté en l'état sur moi, je l'aurais adoré!

Ceci étant dit, je suis d'accord, c'est un beau redressement de cap après L'Eau. Ouf!

Rafaèle a dit…

Sixtine,

J'ai enfin pu le tester !
Sur moi c'est la jacinthe qui domine d'office, mais sous forme de tiges baveuses, pas de fleurs ! L'iris est présent mais joue en sourdine et c'est à peine si je perçois son aura poudrée sous tout ce vert strident de sève. Une fois les protagonistes installés - l'un ayant la portion congrue - ils ne bougent pratiquement plus, d'où mon idée d'un jus monolithique...
Un parfum cru, vert fluorescent, qui n'est pas pour moi. La note verte je la "tolère", mais dans une certaine mesure, comme avec Vol de Nuit et Private Collection. Ici, omniprésente de bout en bout, elle n'offre aucune "respiration"... Mais du coup cette sortie me fait guetter ma concrète de Boxeuses avec plus d'impatience encore ;-) !

Anonyme a dit…

Bonsoir Sixt'
Je suis "tombée amoureuse" de ce parfum Bas de Soie dès que je l'ai senti, et depuis que je le porte, c'est un amour qui dure et qui ne me déçoit pas ! il est sur ma peau un doux équilibre de la facette verte jacinthe, tempérée par un coté moelleux iris. Il est assez linéaire et je le perçois comme une vibration florale intense où la jacinthe lutte contre l'iris comme pour ne pas se laisser dominer par lui.
Camille

Six' a dit…

Camille,

Merci à vous d'avoir partagé ce beau ressenti! Je perçois aussi une sorte de tension dans ce parfum, une vibration, effectivement. Sur ma peau, malheureusement, la jacinthe domine haut la main, mais ce que vous décrivez a l'air bien beau... j'aurais aimé mieux percevoir l'iris, qui se développe manifestement bien plus sur certaines peaux!

Merci de votre visite!

schlimmelmann a dit…

Tiens, de l'eau stagnante, c'est vrai.

Après quelques heures sur ma peau l'odeur des fleurs de jacinthe se mélange avec celle-là du brocal à poissons que j'avais quand j'étais petit. Maintenant je comprends.

Une très belle critique.

Bien à vous!