[Avis] L'Heure Folle (X) - Cartier


La nature comme je l’aime, folle, bucolique, échevelée, bruissante,
buissonnante et bourgeonnante de fruits qui ne me mûriront jamais.


Sur les cinq premières Heures de Parfum sorties à l'automne dernier, l'une a longtemps manqué à l'appel en Europe: L'Heure Folle, le numéro X, qui est restée plusieurs mois exclusive au grand magasin américain Saks.

Cette Heure Folle, une vendeuse visiblement peu séduite me l'avait annoncée "très, très fruitée", et "prévue pour le marché américain, ça plaira moins en Europe". Ma foi, il fallait se rendre à l'évidence, les parfums aux allures de sirop de fruits sont à la mode, et même une collection de prestige ne pouvait manifestement pas y couper. Logique commerciale, n'est-ce pas... Et donc, je m'apprêtais à passer allègrement mon chemin, imaginant un de ces parfums Teisseire juste un peu amélioré pour l'occasion.

C'était oublier que derrière l'orgue, il y avait Mathilde Laurent.

Là où le nez intégré de Cartier réussit un exploit de taille, c'est que L'Heure Folle n'est pas même une de ces astucieuses compositions chyprées ou musquées où le fruit sert juste d'agrément, comme les excellents Colony de Patou, éclat de rire d'ananas fiché sur une belle base chyprée, ou la récente Nuit de Tubéreuse chez L'Artisan, avec sa note mangue/pamplemousse. Au contraire, la dixième Heure n'atermoie pas et embrasse pleinement la tendance: c'est un parfum entièrement fruité. Et même un de ces fameux fruits rouges qui me font fuir d'ordinaire.
Pis encore, il contient, c'est indubitable, un filet de... grenadine. Si.

Un sirop de fruits en bonne et due forme, donc?
Je n'en reviens toujours pas, et pourtant le fait est là: L'Heure Folle m'a surprise, puis... littéralement conquise. A mon sens, la réussite est totale. Baies sauvages et petits fruits des bois se pressent en avalanche, assez réalistes mais pas entièrement: ils suggèrent le fruit à même le buisson, mais sans qu'aucun ne se fasse particulièrement identifiable. En cherchant bien, on devine un peu de framboise, un peu de groseille sans acidité, peut-être quelques fraises des bois... mais le parfum reste surtout joyeux tutti-frutti en camaïeu de tons rouges et roses. A vrai dire, c'est peut-être la note de grenadine, douce-amère, qui est la plus reconnaissable - mais aucune crainte à avoir: si elle est sucrée, c'est avec mesure; elle reste paradoxalement assez subtile et échappe surtout totalement à l'effet confiture lourdingue.




A ce stade, L'Heure Folle se distinguait déjà des fruités poisseux qui submergent le marché par son traitement tout en délicatesse, sans sucre ajouté ou louche de patchouli pour venir l'alourdir. Mais il y a mieux: en cœur, tout ce que ce joli mélange fruité-grenadine aurait pu avoir de monocorde est neutralisé par une tonalité florale douce mais bien présente, qui tient de la violette et de la rose de jardin. Et cette trame florale en contrepoint, qui s'accentue au fil du temps, est elle-même entrelacée de notes vertes qui vont croissant. L'effet est vraiment ravissant, à la fois pimpant et romantique, tout de fraîcheur enjouée... une ambiance très Trianon, en somme, peinte aux couleurs pastel-acidulées de Fragonard, mais avec une Marie-Antoinette revue par Sofia Coppola, pour la modernité du style.

Autant dire qu'on est loin, très loin, des sirops et autres "fruitchoulis" qui révulsent bien des amoureux de belle parfumerie. Si L'Heure Folle est la plus accessible des cinq premiers volumes de la collection - et aussi, semble-t-il, la plus populaire - elle n'en est certainement pas le parent pauvre. Bien au contraire. Elle n'a certes pas l'extraordinaire originalité de La Treizième Heure, le sombre attrait de L'Heure Mystérieuse ou la pureté céleste de L'Heure Promise, mais elle renouvelle tout autant son propre registre: c'est le plus beau traitement des fruits rouges qu'il m'ait été donné de sentir jusqu'à présent. Mon seul grief serait la tenue et le sillage trop restreints - la concentration est en eau de toilette - ce qui passe d'autant plus mal au vu des tarifs pratiqués pour la collection... mais L'Heure Folle est si délicieusement agréable à porter qu'après avoir pratiquement fini mon échantillon, j'avoue être cruellement tentée par un flacon. Et pour qu'un fruits rouges me fasse à ce point envie... je savais Mathilde Laurent magicienne, mais je crois qu'elle doit aussi être un peu sorcière.




Commentaires de Mathilde Laurent sur la création de L'Heure Folle: sur Grain de Musc.


Notes de tête: groseille, grenadine, baie rose, myrtille, mûre
Notes de cœur: cassis, violette, shiso, aldéhydes
Notes de fond: buis, lierre, polygonum, notes florales

Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2009
Famille: fleuri-fruité
Disponible en Eau de Toilette, vapo 75 ml (224 EUR), dans les grandes boutiques Cartier et aux Galeries Lafayette Haussmann.

[impression personnelle] tenue +-- sillage +--


Images: Saks Fifth Avenue; Giuseppe Arcimboldo - Flora, huile sur bois, 1591, coll.part. (via Femme, Femme, Femme).



8 commentaires:

Thierry a dit…

Il est difficile d'aborder ce parfum sans à-priori car on peut d'un côté penser qu'il s'agit de combler un "manque" dans la collection et d'un autre côté se dire compte tenu de la haute tenue de la collection (parue et à suivre) qu'il est impossible que ML l'ait ajouté s'il n'apportait pas vraiment quelque chose de nouveau. Je ne l'ai essayé qu'une fois sur touche ; il me faut reproduire l'expérience sur peau mais je me demande si un blind-test ne serait pas pertinent dans ce cas très particulier...

carmencanada /Grain de Musc a dit…

C'est marrant, on en parlait justement cet après-midi avec O.: même effet que sur toi, tous les deux très séduits et surpris de l'être. J'ai testé deux ou trois fois cet hommage à Mûre et Musc avec plaisir et sans être tentée de me passer le bras au Cif, un comble!
L'effet rose violette est typique des fruits rouges: rose dans la fraise des bois, violette dans la framboise (entre autres).

Six' a dit…

Thierry,

C'est sûr que dans ce genre de collection au long cours, on s'attend plus ou moins à trouver des représentants de chaque famille olfactive, et il y a sûrement eu demande d'ajouter un fruité à la gamme (je n'en sais rien, mais ça m'a l'air effectivement très probable)... mais je trouve que L'Heure Folle ajoute vraiment quelque chose à un genre que je fuyais à toutes jambes jusque là. Ta remarque sur un blind-test est tout à fait judicieuse, parce que c'est effectivement facile de se laisser emballer par un auteur qu'on aime, par une collection prestigieuse, par la qualité des autres jus d'icelle... je ne peux pas en être certaine bien sûr, mais je crois (j'espère!) que j'aurais été tout aussi positive en aveugle. Vraiment, je l'ai sentie par acquit de conscience, cette Heure Folle, parce que je partais sur les mêmes a priori que toi... et je n'en suis pas revenue! Je trouve qu'elle devient beaucoup plus belle en cœur, quand le côté fleuri se développe, donc peut-être qu'elle ne donne pas aussi bien juste sur touche. Mais vraiment, elle vaut la peine d'être découverte plus en avant!

Clochette a dit…

Je fuis aussi les fruités d'habitude, mais j'ai déjà été séduite par 3 parfums aux fruits rouges: Mûre et Musc, bien sûr, mais aussi Insolence (que j'avais pourtant détesté lors des premiers tests, j'y suis accro maintenant) et Amethyst de Lalique, qui n'est certes pas original, mais vraiment bien équilibré et que j'avais finalement préféré à M&M, le trouvant plus féminin. J'ai senti cette Heure Folle, mais comme c'était la première fois que je découvrais la gamme, mon attention s'est portée sur l'Heure mystérieuse et la treizième Heure, j'ai beaucoup aimé l'Heure promise, aussi. C'est le problème quand on n'a pas accès aux niches, on découvre trop en même temps et on passe à côté de nombreux trésors!

Six' a dit…

D,

Heh, décidément elle semble prendre par surprise, cette Heure Folle! Je t'assure, je l'ai vraiment essayée par acquit de conscience, je ne m'attendais vraiment pas à l'aimer à ce point, ni même à l'aimer du tout!
Et merci de ta précision: je connaissais l'association violette-framboise, pas la rose-fraise des bois... je dois dire que c'est la première fois que je sens une présence aussi fleurie dans un fruits rouges - et cette combinaison-là, j'en redemande!

Six' a dit…

Clochette,

Je trouve aussi Insolence pas mal du tout dans son genre! On reste dans l'esprit Guerlain malgré tout, même si accommodé à la sauce girly, mais globalement je trouve la composition bien pensée comme tout! Amethyst, il y a trop longtemps que je l'ai senti, il faudra que j'y replonge le nez...

Et vous soulignez bien l'éternel problème des lancements de collections complètes: on finit par se concentrer sur le parfum de la gamme qui nous plaît le plus, et les autres passent plus ou moins à la trappe. C'est sûr qu'à côté de L'Heure Mystérieuse et de la Treizième Heure, l'Heure Folle est beaucoup moins remarquable... moi, c'est sur l'Heure Brillante que je me suis le moins penchée... alors que les trois prochaines vont bientôt arriver!

Jicky&Phoebus a dit…

Alors que vous nous dégoutez depuis une semaine aves les nouvelles Heures (et pour notre plus grand plaisir...), et bien il y en avait une que j'avais pas sentie ! Une seule, et comme par hasard, c'est la seule que tu décrivais sur le moment : L'Heure Folle ! (non, mais c'est vrai, faut pas faire des descriptions alléchantes quand on peut pas sentir ;) :O )

Mais c'est désormais chose faite.

Par où commencer ? J'allais dire ma vue globale du parfum, mais en fait, non. Je vais... raconter ma vie ! :p (enfin, pas vraiment). A vrai dire, s'il y a bien un truc sur lequel je suis nul à deviner ce que je sens, ce sont les fruits : fraise, framboise, poire, pomme, papaye, goyave, (oui, bon peut être pas non plus ^^). Y'a que la pêche qui s'en sort bien :p (et Petite Chérie).

Donc alors, c'est pas vraiment moi qui vais souligner cet "indubitable filet de grenadine" XD !

Mais pourtant...

(là je passe à la vision globale ... + racontage de life :p, on ne change pas une équipe qui gagne --')

là c'est indubitable, pour reprendre l'expression ! Je viens du Québec, et là bas il y a une baie qui est magistrale, non seulement au gout mais aussi pour le soin (les infections urinaires entre autre, c'est magique je vous le jure !) : la canneberge (cranberry pour les anglophones, mais on dit canneberge :o).

Cette petite baie est très acidulée dans son jus, et je retrouve une acidité vivante dans L'Heure Folle !

Au début, on a une envolé acide qui te monte au nez, puis fait vibrer l'oreille ! (je me comprend) Si !!!! Ca va un peu au niveau du creux, là où on est censé mettre le parfum ! C'est super acide, grinçant ! Mais tellement bien foutu....

Puis après, comme par un coup de baguette magique, l'accord tend vers l'amertume ! Je crois que je vais faire une thèse sur le rapprochement des extrèmes, on passe plus vite d'un extrème à un autre que d'un milieu à milieu un peu plus penché (oula ! je suis pas clair j'aime pas ça !).

L'amertume que je sens est très verte et terreuse ! Comme si après avoir gouté les petites baies, bien acide, on en eu cueilli une ! La verdure amère qui coule sur nos doigts, une épine qui nous fait mal et nous fait serrer par reflexe le doigt, écrasant ainsi le fruit ! Eh bien L'Heure Folle c'est ça (j'ai compris ! L'Heure Folle car après tu chopes le tétanos à cause de l'épine et tu délires...).

C'est d'une réalité saisissante ! Ah la la ...

Comment conclure, si ce n'est que je trouve que l'évolution sur peau va quand modifier les changement d'acidité. Je trouve l'évolution sur papier plus saisissante bizarrement. Dans mon cas, l'accord devient de suite plus charnel, et m'embaume rapidement, zappant un peu trop vite les divers états rigolos !

En tout cas, bravo Mathilde Laurent et

Vive l'odorat !

Anonyme a dit…

C'est parce que l'heure promettait d'être folle qu'elle m'a d'abord attirée.

En ce jour de grand chaud et de beau soleil, j'exhume, je hume et j'exalte cette odeur doux-sucré (je ne dis pas douceâtre)si parfaite que je peine à croire qu'elle puisse tout à fait émaner de moi.

Il est 16h20 et l'heure n'est pas tout à fait encore aux folies, aussi douces puissent-elles être.
Mais comme le soir finira bien par tomber...