samedi 12 novembre 2011

[Avis] La Treizième Heure (XIII) - Cartier



Non capite un cazzo, questa è avanguardia, pubblico di merda!


La bienséance m'interdit de traduire en bon françois ces paroles ailées du punkoïde Roberto "Freak" Antoni, mais elles seront suffisamment transparentes pour le locuteur de notre belle langue.

C'est que, si vous soumettez La Treizième Heure de Cartier à un public de profanes habitués aux confiseries des Séphonnaud, la réponse risque d'être plus que mitigée (j'ai testé pour vous). Or, unanimement salué par la profession – et incidemment mon plus grand coup de cœur de l'année dernière –, c'est réellement un parfum exceptionnel. Avant-gardiste, certes, d'accès escarpé, je le concède, plus une odeur à sentir qu'un parfum à porter, on pourrait même s'aventurer à le dire, mais – exceptionnel.

La Treizième Heure, l'heure irréelle, l'heure de tous les possibles, est avant tout... fumée.
La fumée? Étymologiquement, c'est d'elle qu'est née le parfum aux origines, contraction de per- ("à travers") et de -fumare ("fumer, se propager"). Cette Heure est donc stricto sensu un retour aux sources mêmes de la parfumerie. Mathilde Laurent, sa créatrice, révèle d'ailleurs tout ce que ce jeu a de délibéré:

Par fumée, j'entends parfum.
La fumée comme une fascination, à porter comme un piège avec préméditation.

On n'aurait pu mieux la résumer.
À la vaporisation, un bref scintillement hespéridé de bergamote joue les poudres aux yeux pendant quelques courts instants, mais la vraie nature de La Treizième Heure se révèle presque aussitôt: un formidable accord extrêmement fumé, aigu, très salé aussi. On sait que Mathilde, parmi ses inspirations pour cette Heure, a cité le thé Lapsang Souchong, et la ressemblance est effectivement vive, soulignée par les relents de thé tabacé-foin-herbacé du maté... mais il faut aussi et surtout y ajouter une solide dose de bouleau qui, avec ses facettes goudronnées-fumées-brûlées, est l'un des ingrédients de base des cuirs corsés d'antan.

Un cuir fumé, donc?
Oui... mais pas seulement. Dans ce bouquet rouge sombre, la créatrice a glissé l'une des plus belles, des plus complexes matières qui soient: le narcisse d’Auvergne absolue des Laboratoires Monique Rémy. Certains de ses accents – du foin doux, une touche verte, un arôme tabacé – s'affirment dans un cœur qu'elles éclaircissent, illuminent, s'exhalant à travers le halo salé, à travers la fumée qui se raréfie. Une autre des facettes du narcisse est très discrètement, mais distinctement présente: cette senteur d'épiderme de cheval qui sera reprise, et magnifiée, dans la future Heure Fougueuse, le pendant diurne, en quelque sorte, de cette Treizième Heure.




La fragrance avait commencé brasier ardent, tout feu tout flamme. Et comme les incendies, elle va s'amenuiser graduellement pour finir dans les murmures d'ultimes braises couvantes. Sous quelques dernières volutes de fumée se devine en fond la douceur à peine sucrée d'une vanille légère, tout près de la peau...

On a ponctuellement souligné, et à juste titre, la similarité d'esprit entre le Patchouli 24 d'Annick Ménardo pour Le Labo, et La Treizième Heure... mais je trouve la première plus brute, toute excellente soit-elle, là où Mathilde Laurent a travaillé en finesse. Quant à une éventuelle "inspiration", on sait que la formule de cette Heure était en gestation depuis des années, et je crois fermement, en l'occurrence, à la coïncidence de (très) bonnes idées.

Reste que La Treizième Heure est véritablement une fragrance d'exception, à la limite du conceptuel mais sans gesticulations emphatiques, composée avec beaucoup de retenue et de justesse. Difficile à porter au quotidien, c'est vrai (quoique je ne m'en prive guère ces derniers temps), mais pas importable.
Et plus que toute autre, peut-être, avec son rappel aux origines de l'art olfactif, elle souligne l'obscure magie unique au parfum – qu'un fluide tout juste teinté puisse faire naître et vivre autour de lui, impalpables, d'aussi extraordinaires exhalations.



Notes de tête: bergamote, maté
Notes de cœur: narcisse, bouleau
Notes de fond: patchouli, notes fumées, cuir, vanille

Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2009
Famille: boisé-chypré
Disponible en Eau de Parfum, vapo 75 ml (224 EUR), dans les grandes boutiques Cartier et aux Galeries Lafayette Haussmann.

[impression personnelle] tenue ++- sillage ++-


Images: Saks Fifth Avenue; Mehmet Turgut - My Loneliness in the Smoke III (photo, 2007, via DeviantArt).

7 commentaires:

  1. Je ne sais absolument pas quoi dire dans ce commentaire, car ce parfum est juste subblime, parfaitement équilibré et profond!
    Jamais un parfum m'a autant touché et ému. Lorsque je le sens, tout se met sur "pause" autour de moi. Et les sentiments se déversent en flots continus!
    Je l'ai portée une seule fois, mais je ne l'ai pas refait, car ce que je préfère, c'est d'en mettre une goutte sur les poignets (en plus de mon parfum habituel) pour pouvoir en profiter pleinement! Et là je rejoins ton idée, la XIIIème Heure est un parfum à sentir plus qu'à porter!

    Patrice.

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  2. Belle idée de revenir sur ce grand parfum.

    Je l'ai beaucoup porté l'hiver dernier et il m'avait valu des compliments d'élèves qui d'habitude ne disent rien sur les parfums.

    J'ai eu une phase durant laquelle j'avais l'impression qu'il me portait plus que je ne le portais.

    Mais je l'ai tellement dans le nez, qu'il m'est devenu un indispensable, plutôt la nuit, contrairement au Menardo, moins imposant peut-être, que je porte plutôt les journées froides.

    Je trouve à la XIIIe un pointe Guerlain au final.

    En tout cas une belle réussite. Qu'il faut se laisser le temps d'apprivoiser si on n'est pas coutumier de ce genre d'odeurs.

    VH

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  3. Sixtiiiiiiiiiiiine !!!!

    Dieu que j'aime Mathilde et Dieu que j'aime encore plus la Treizième Heure après lecture du billet !!

    Honnêtemment, ce parfum a réussi le tour de force d'être le plus limpide possible dans sa construction tout en étant extremement difficile à comprendre, à porter et à appréhender. Cela dit, à porter, c'est un délice.

    Et à vrai dire, c'est étonnant, mais les rares fois où je l'ai portée sont les moments où j'ai eu le plus de compliments. Oui oui, les petits gueux du lycée, et bien ils ADORENT !

    A tel point que j'ai un ami qui grapille le moindre centime dans l'espoir d'accéder à un flacon (oui oui ! un petit jeune de 17 ans !)

    Comme quoi ;)

    Bravo, hâte de te lire à nouveau, et en plus de ça avec la Convoitée qui arrive... (sentie d'ailleurs, en deça du reste de la gamme, mais très jolie au demeurant ! je te tiens au courant ;) )

    Bises,
    J.

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  4. Très joli mais à ce prix, autant, c'est du foutage de g..... !!! Les heures de cartier sont un scandale

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  5. Je n'ai pas encore senti cette Treizième Heure que je ne suis pas sûr d'aimer (les odeurs âcres de fumée, en général, ce n'est pas ma tasse de thé... ;) , mais que ce billet est beau !

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  6. Patrice,

    Oh que je comprends! D'ailleurs, je trouve que porter un parfum réellement émouvant, c'est émotionnellement assez éprouvant... c'est pour ça que L'Heure Bleue sort rarement de sa boîte ici, ça me perturberait trop de la porter au quotidien! Par contre, quel plaisir que de pouvoir humer à loisir un parfum merveilleux, au dos de son poignet...
    Espérons que les prochaines salves des Heures nous apporteront quelque chose d'aussi beau que la Treizième (et la Fougueuse)!

    Merci à toi d'être passé ici!

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  7. Merci à toi d'avoir répondu Six' !!!
    C'est rare quand je commente, mais je suis toujours fidèle à tes articles! D'ailleurs je passe souvent pour voir si un nouvel article est arrivé. Peut être trop souvent d'ailleurs, car à chaque fois je me dis "rooooo... bordel, mais qu'est ce qu'elle fait Six'! J'ai envie de la lire moi!" :D

    Bref, Je me contente donc de mes échantillons pour la XIII, qui se vident d'ailleurs relativement vite!

    Très bon dimanche!

    Patrice

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