mercredi 25 janvier 2012

[Avis] Dzongkha - L'Artisan Parfumeur


རྫོང་ཁ་


Prenez un grand voyageur avide de découvertes, d'exploration, fasciné par l'Himalaya. Doublez-le d'un passionné d'art, surtout primitif. Et confiez-lui la création d'un parfum-voyage, le souvenir olfactif de la Terre du Dragon-Tonnerre, ce fameux royaume bouddhiste qui mesure non pas ses richesses, mais son Bonheur National Brut... Bertrand Duchaufour et le Bhoutan: de cette rencontre est né Dzongkha.

Que souffle donc ce vent presque-tibétain? Dame, de l'encens, pardi. Un bel encens léger, sec et translucide, presque minéral, qui s'élève à travers un bref crépitement de cardamome en tête, puis s'enroule autour d'un cœur de vétiver discret mouillé d'un thé noir très présent. 
Le trio thé-encens-vétiver se prolonge sur la durée, rejoint bientôt par une note d'iris qui, s'il est soutenu, ne se fait ni trop racinaire, ni au contraire trop poudré: c'est sans remous qu'il entrelace ses filaments de mercure dans la trame de la composition. Curieusement, si l'effet "carotte" de l'iris est absent, Dzongkha évoque malgré tout, de loin, le végétal, voire le... légume. Il y aurait là, à mon nez, comme de petits relents de piment cru coupé, voire de poivron rouge, accords déjà présents dans des compositions antérieures de Bertrand. Et l'on croirait même percevoir un souvenir de l'humus d'où ils sont nés, dans des tonalités de brun moyen, sans chaleur.
Une chose est sûre, le dépaysement promis est au rendez-vous... mais sans tapage aucun.
 
C'est que Dzongkha est avant tout un parfum clair, aéré, sobre. Ni la petite pincée d'épices, ni les légers accents de cuir qui arrondissent le cœur ne viennent altérer l'impression de pureté presque éthérée de la composition. Dzongkha respire le calme, et son étrangeté réelle – à l'exception peut-être de son fond boisé-musqué plus classique – n'a rien d'inquiétant. À cette construction que l'on devine complexe, à ces mariages si inhabituels, le parfumeur a réussi à donner les apparences d'une évidence toute simple... sans toutefois donner la clé qui permette de la comprendre. Et pendant le (bien trop bref) moment où le parfum vous entoure, l'on se prend à chercher plus d'une fois le sens de cette ébauche de sourire, paisiblement énigmatique.


L'Artisan solde cet hiver les flacons de 50 ml, qui vont disparaître (les 100 ml resteront dans la gamme). Une belle occasion pour découvrir un parfum réellement atypique...



Notes de tête: pivoine, cardamome, litchi
Notes de cœur: thé au lait, encens, cèdre, vétiver, notes épicées
Notes de fond: papyrus indien, iris, cuir

Maison: L'Artisan Parfumeur
Créateur: Bertrand Duchaufour
Année de création: 2006
Famille: boisé
Disponible en Eau de Toilette, vapo 50ml (soldé à 35 EUR, jusqu'à la fin des soldes et/ou épuisement des stocks) et 100 ml (95 EUR). En points de vente sélectionnés ou en ligne, notamment sur le site de la maison.

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Image: flacon 100ml (via La gardenia nell'occhiello).

vendredi 9 décembre 2011

[Avis] Tubéreuse Criminelle - Serge Lutens





Pétales fanés, bistre autour des yeux...  Tubéreuse Criminelle exhale des soupirs d'agonie. Crime il y a, certes, mais on ne sait plus cette belle-là est coupable ou victime...

Dans ce qui est peut-être l'un des incipits les plus tonitruants et les plus remarquables de la parfumerie actuelle, la tubéreuse vue par Serge Lutens souffle en tête des vapeurs toxiques – l'anglais dirait "intoxicating", à la fois délétères et grisantes – où se mêlent le camphre, le menthol, le gazole(!)... et, déjà, l'odeur fade de la flétrissure. L'effet est tout à fait saisissant, à peine moins osé que le bouquet insolemment animal du Muscs Koublaï Khän de la même maison.

Ces brumes teintées de givre se dissipent lentement, comme à regret. Et pour que la transition ne soit pas trop brutale, ce sont d'abord les plus désarçonnantes des facettes de la tubéreuse qu'elles dévoilent. Cette odeur caractéristique de caoutchouc, ce côté corporel plus que charnel, ces accents douceâtres de fleur mourante sont exaltés, exacerbés en un tracé maniériste précis. Les chairs blanches qu'évoque la senteur de la tubéreuse sont, ici, ombrées de mauve éteint.




Dans la suite, pourtant, Tubéreuse Criminelle chemine, l'air de rien, vers la sagesse. La fleur s'épanouit pleinement, charnue, crémeuse, suave – même si une note soutenue d'indoles, ces molécules à l'odeur "sale", lui insuffle une impudeur certaine. Et si une brassée de fleurs d'oranger vient rejoindre la tubéreuse, on reste loin du registre de la diva Fracas, qui mariait déjà les deux: la version Lutens n'en a ni le côté fruité-bubblegum, ni la stridence. Au contraire, dans ce dernier stade, la fragrance baisse singulièrement de volume, et ce n'est plus qu'une légère mousseline de fleurs blanches, à peinte teintées de derniers accents caoutchouc-indolés, qui nimbe l'épiderme.

Normalement exclusive aux Salons du Palais-Royal, Tubéreuse Criminelle a été choisie, en cette fin d'année, pour rejoindre temporairement les flacons "export" disponibles plus largement. 
La question que les perfumistas se posent invariablement à l'occasion est: le passage au vapo a-t-il marqué une reformulation? 
Pour ma part, je n'ai remarqué de différence qu'en tout début, où ma version d'il y a trois ans me semble un peu plus ronde, plus caoutchouc, plus concentrée... mais pour le reste, l'évolution me paraît identique, et j'avancerais qu'il ne s'agit probablement que d'une concentration du jus dans son flacon. Gaudeamus igitur.

Criminelle, donc? Peut-être pas tout à fait, puisqu'elle-même porte des stigmates... mais ce parfum-là a une trempe rare. Il fallait oser cette entrée en scène dans un grand soufflet qui n'a rien de feint – la stupéfaction vous fait sursauter, les émanations vous étourdissent... Osée aussi, cette crâne volte-face florale, pour devenir un bouquet tubéreuse-oranger en sotto voce. Qui, si beau soit-il, donne envie de revenir en da capo s'enivrer à nouveau de ces bouffées camphrées-pétrole, encore et encore...



Composition (non officielle): jacinthe, tubéreuse, fleur d'oranger, jasmin, muscade, girofle, styrax, musc, vanille

Maison: Serge Lutens (gamme exclusifs Salons et temporairement gamme export)
CréateurChristopher Sheldrake et Serge Lutens
Année de création: 1999
Famille: floral
Disponible en Eau de Parfum, flacon 75 ml, uniquement aux Salons du Palais Royal Shiseido et en ligne sur le site des Salons (125 EUR); temporairement en vapo 50 ml (95 EUR), en parfumeries sélectionnées.

[impression personnelle] tenue ++- sillage +-


Images: flacon "export" via Barneys et flacon cloche via la page Facebook de Serge Lutens; Gustav Klimt, Eaux Mouvantes, huile sur toile, 52 x 65 cm, 1898, collection particulière (via Wikimedia)

jeudi 24 novembre 2011

[Lectures] The Little Book of Perfumes - Luca Turin & Tania Sanchez





"Ils" sont donc de retour?
Oui... et non.

Avec leur Perfumes: the Guide, Luca Turin, biophysicien partisan de la théorie vibratoire de l'olfaction, et Tania Sanchez, perfumista de longue date, avaient frappé un grand coup en 2008 dans le monde anglophone du parfum. Plus d'un millier de critiques de parfums les plus divers, des plus illustres (et il faut du courage pour s'attaquer au N°5!) aux plus modestes (Yves Rocher est là, cum laude), en passant par les blockbusters de Séphonnaud, sans oublier bien des références qui ne seront connues que des plus pointus des amateurs (la gamme S-Perfumes, par exemple).

Leitmotiv? Une plume acérée, parfois trempée dans le vitriol (la pauvre Mona di Orio n'en méritait vraiment pas tant), mais souvent parfaitement jubilatoire.
La subjectivité est totale et revendiquée - et le lecteur de se demander parfois s'il a bien senti le même parfum que les auteurs, qui crucifient de trois mots acerbes telle fragrance qu'on trouve exquise (je ne vais pas commencer de liste ici, ce serait trop long (!)), ou portent au contraire aux nues un jus unanimement jugé insipide (qui a fini par comprendre ce qu'ils trouvaient à Beyond Paradise ou à Tommy Girl?).

Qu'on soit dans l'ensemble plutôt d'accord avec eux ou pas, pourtant, on leur passerait tout. Parce que s'il y a une chose - deux, même - qui brille(nt) dans ces pages, c'est l'étourdissante érudition des auteurs sur la chose parfumée, des molécules utilisées à l'histoire de la parfumerie, sans compter les anecdotes confiées par les créateurs eux-mêmes. Et un amour réel, palpable, profond, pour l'art olfactif.

Le Guide avait reçu des mises à jour saisonnières sous format .pdf, avant de connaître une réédition papier: Perfumes, the A-Z guide est paru en 2009, enrichi de 453 critiques supplémentaires.

Depuis... rien. Les auteurs avaient annoncé tourner la page, pour de bon. Et on devine qu'ils ont dû se faire prier avant de s'atteler à ce digest. Parce que The Little Book of Perfumes - The 100 Classics est précisément cela: un recueil des 96 parfums les mieux notés dans les deux livres précédents,  reprenant donc les critiques déjà publiées.




S'il n'y a pas de nouveaux parfums (aucun lancement post-2009), un gros tiers des critiques reprises sont enrichies d'un addendum plus ou moins bref, pour commenter l'état actuel de la fragrance. Et c'est ce qui fait tout l'intérêt du Little Book pour les possesseurs des éditions précédentes...

Là encore, on pourra ne pas être d'accord (je trouve que la nouvelle mouture d'Opium méritait bien plus de sévérité que ce laconique "Weaker, thinner and flatter"), mais que les auteurs nous annoncent des améliorations dans la formule, c'est une chose qu'on n'entend pas souvent ces derniers temps! Ainsi, Habit Rouge, Cristalle ou Shalimar auraient changé pour le mieux, de même que Poison (dans ce dernier cas, après vérification en Séphonnaud, permettez-moi juste de protester officiellement). Dans les statu quo, Mitsouko est jugé "still lovely", et Après l'Ondée se porterait fort bien (je... juste, non).

Mais pour la majorité, pas de surprise, la reformulation n'a pas été dans le bon sens. L'Heure Bleue semble avoir particulièrement souffert, mais le ton est plutôt à l'"un peu moins bon", qui affecte même les joyaux Lutens, Bois de Violette et Iris Silver Mist. Le fond du problème est connu, il suffit de lire la mise à jour de la notice du N°5 version extrait: "(...) IFRA are a bunch of traitors". Je n'aurais pas dit mieux.

96 critiques reprises, donc. Et pour faire un compte rond, nous avons droit à quatre critiques supplémentaires, et pas des moindres: L'Origan, Le Chypre et Emeraude de Coty, et Iris Gris de Jacques Fath, soit quatre grands parfums mythiques disparus, qui peuvent être découverts à l'Osmothèque.

Pour qui a déjà l'une ou l'autre des éditions précédentes du Guide, The Little Book sera probablement dispensable, le nouveau contenu restant très limité... à moins d'être aficionado de la plume du Dr Turin (je plaide coupable).
Pour les autres, cette version écrémée et actualisée peut être un bon choix.... si vous préférez les best-of aux albums complets.



Séance de questions-réponses avec Luca Turin et Tania Sanchez à l'occasion de la sortie du livre: sur Now Smell This.


Note: il existe deux éditions du livre, l'une britannique (en haut), l'autre américaine (à droite). Les couvertures et les titres divergent, mais le contenu est identique. 
Luca Turin & Tania Sanchez, The Little Book of Perfumes. The 100 Classics, 2011, Profile Books, Londres (107 p., 9.99 GBP) pour l'édition britannique;
Luca Turin & Tania Sanchez, The Little Book of Perfumes. The Hundred Classics, 2011, Viking Adult, New York (128 p., 18 USD) pour l'édition américaine.



samedi 12 novembre 2011

[Avis] La Treizième Heure (XIII) - Cartier



Non capite un cazzo, questa è avanguardia, pubblico di merda!


La bienséance m'interdit de traduire en bon françois ces paroles ailées du punkoïde Roberto "Freak" Antoni, mais elles seront suffisamment transparentes pour le locuteur de notre belle langue.

C'est que, si vous soumettez La Treizième Heure de Cartier à un public de profanes habitués aux confiseries des Séphonnaud, la réponse risque d'être plus que mitigée (j'ai testé pour vous). Or, unanimement salué par la profession – et incidemment mon plus grand coup de cœur de l'année dernière –, c'est réellement un parfum exceptionnel. Avant-gardiste, certes, d'accès escarpé, je le concède, plus une odeur à sentir qu'un parfum à porter, on pourrait même s'aventurer à le dire, mais – exceptionnel.

La Treizième Heure, l'heure irréelle, l'heure de tous les possibles, est avant tout... fumée.
La fumée? Étymologiquement, c'est d'elle qu'est née le parfum aux origines, contraction de per- ("à travers") et de -fumare ("fumer, se propager"). Cette Heure est donc stricto sensu un retour aux sources mêmes de la parfumerie. Mathilde Laurent, sa créatrice, révèle d'ailleurs tout ce que ce jeu a de délibéré:

Par fumée, j'entends parfum.
La fumée comme une fascination, à porter comme un piège avec préméditation.

On n'aurait pu mieux la résumer.
À la vaporisation, un bref scintillement hespéridé de bergamote joue les poudres aux yeux pendant quelques courts instants, mais la vraie nature de La Treizième Heure se révèle presque aussitôt: un formidable accord extrêmement fumé, aigu, très salé aussi. On sait que Mathilde, parmi ses inspirations pour cette Heure, a cité le thé Lapsang Souchong, et la ressemblance est effectivement vive, soulignée par les relents de thé tabacé-foin-herbacé du maté... mais il faut aussi et surtout y ajouter une solide dose de bouleau qui, avec ses facettes goudronnées-fumées-brûlées, est l'un des ingrédients de base des cuirs corsés d'antan.

Un cuir fumé, donc?
Oui... mais pas seulement. Dans ce bouquet rouge sombre, la créatrice a glissé l'une des plus belles, des plus complexes matières qui soient: le narcisse d’Auvergne absolue des Laboratoires Monique Rémy. Certains de ses accents – du foin doux, une touche verte, un arôme tabacé – s'affirment dans un cœur qu'elles éclaircissent, illuminent, s'exhalant à travers le halo salé, à travers la fumée qui se raréfie. Une autre des facettes du narcisse est très discrètement, mais distinctement présente: cette senteur d'épiderme de cheval qui sera reprise, et magnifiée, dans la future Heure Fougueuse, le pendant diurne, en quelque sorte, de cette Treizième Heure.




La fragrance avait commencé brasier ardent, tout feu tout flamme. Et comme les incendies, elle va s'amenuiser graduellement pour finir dans les murmures d'ultimes braises couvantes. Sous quelques dernières volutes de fumée se devine en fond la douceur à peine sucrée d'une vanille légère, tout près de la peau...

On a ponctuellement souligné, et à juste titre, la similarité d'esprit entre le Patchouli 24 d'Annick Ménardo pour Le Labo, et La Treizième Heure... mais je trouve la première plus brute, toute excellente soit-elle, là où Mathilde Laurent a travaillé en finesse. Quant à une éventuelle "inspiration", on sait que la formule de cette Heure était en gestation depuis des années, et je crois fermement, en l'occurrence, à la coïncidence de (très) bonnes idées.

Reste que La Treizième Heure est véritablement une fragrance d'exception, à la limite du conceptuel mais sans gesticulations emphatiques, composée avec beaucoup de retenue et de justesse. Difficile à porter au quotidien, c'est vrai (quoique je ne m'en prive guère ces derniers temps), mais pas importable.
Et plus que toute autre, peut-être, avec son rappel aux origines de l'art olfactif, elle souligne l'obscure magie unique au parfum – qu'un fluide tout juste teinté puisse faire naître et vivre autour de lui, impalpables, d'aussi extraordinaires exhalations.



Notes de tête: bergamote, maté
Notes de cœur: narcisse, bouleau
Notes de fond: patchouli, notes fumées, cuir, vanille

Maison: Cartier
Créateur: Mathilde Laurent
Année de création: 2009
Famille: boisé-chypré
Disponible en Eau de Parfum, vapo 75 ml (224 EUR), dans les grandes boutiques Cartier et aux Galeries Lafayette Haussmann.

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Images: Saks Fifth Avenue; Mehmet Turgut - My Loneliness in the Smoke III (photo, 2007, via DeviantArt).

samedi 29 octobre 2011

[Avis] Patchouli Impérial - Christian Dior




Sortie l'année dernière, l'ex-Collection Couturier-Parfumeur de Dior, devenue depuis la Collection Privée, s'enrichit enfin d'un nouveau volume: Patchouli Impérial.

Étant bien entendu que la gamme elle-même s'inspire très manifestement des Exclusifs de Chanel, inutile pourtant de voir un parallèle trop poussé avec le merveilleux Coromandel: le traitement de la plante indonésienne y est très différent.
Là où le patchouli griffé Chanel était riche à souhait, chatoyant, réussissant l'exploit d'exacerber tout en élégance ses facettes terreuses-racinaires, François Demachy, parfumeur-maison de Dior, a opté ici pour l'épure. Si Patchouli Impérial reste essentiellement un soli-note, le créateur a choisi de le coiffer d'une puissante tête de coriandre, à peine effleurée d'agrumes. L'effet est blanc et sec, boisé déjà, avec un petit effet insensiblement poudreux.

Dans un fondu-enchaîné parfaitement harmonieux, le patchouli va s'affirmer graduellement, son râpeux caractéristique curieusement nimbé d'une note aqueuse aux petits accents de melon vert, tandis que la coriandre se prolonge. L'association est inhabituelle, mais elle fonctionne, d'autant que le patchouli est allégé, étiré, épuré de ses côtés les plus rugueux.




À ce stade, boisé-corsé parfaitement sec, le nouvel opus Dior se démarque de la majorité des patchoulis du marché en évitant soigneusement la moindre trace de sucre.
Et ce n'est pas la seule surprise qu'il réserve. Dans un parcours jusque là sobre, qui tirerait plutôt sur le chamois que sur le riche brun sombre qu'évoque d'ordinaire le patchouli, le parfum révèle progressivement une facette... animale, "sale", qui s'affirme en fond.

Ce n'est qu'en toute fin de parcours qu'il daigne se réchauffer: il se sucre (un peu), se vanille, prend de tout petits relents de pain d'épices... lointain clin d'œil à Mitzah la belle?

Patchouli Impérial n'a peut-être pas l'intense séduction d'icelle ou le caractère d'autres fleurons de la collection comme l'Eau Noire ou Leather Oud; par rapport à d'autres patchoulis, il pourrait aussi paraître pâlot... mais ce serait méconnaître ce qui fait précisément tout son intérêt: proposer un patchouli affiné, ciselé d'un geste sûr en un boisé sec et translucide.
Une très belle composition, d'une grande tenue, et unique en son genre sur le marché.




Notes de tête: mandarine, bergamote, coriandre
Notes de cœur: patchouli, rose, notes iris
Notes de fond: santal, cèdre, ambre, notes animales

Créateur: François Demachy
Année de création: 2011
Famille: oriental-boisé
Disponible en Eau de ?, vapo 125 ml (150 EUR), 250 ml (225 EUR) et 450 ml (330 EUR). Dans les boutiques et espaces Dior Couture (notamment au Printemps Haussmann).

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Images: flacon (via Dior); Amedeo Modigliani - Portrait de Madame Hanka Zborowska, huile sur toile, 52 x 80 cm, v.1918, Museu de Arte, São Paulo (via Wikipedia).

mardi 18 octobre 2011

[Parlons parfums] Les Rives de la Beauté 2011



Les Rives de la Beauté?

Cinq journées où des acteurs du monde de la beauté, au sens large (des beaux-arts aux cosmétiques, en passant par - vous l'aurez deviné - le parfum) ont organisé de multiples manifestations un peu partout dans la capitale.

Impossible bien entendu d'assister à tout, mais j'ai pu participer à plusieurs événements, dont certains étaient à vous ravir une perfumista
Petit compte-rendu.

***


Faut-il encore présenter Olfactive Studio? Le projet de longue haleine lancé par Céline Verleure (qui a œuvré aux parfums Kenzo puis lancé le site Osmoz, excusez du peu) est sur toutes les lèvres des amateurs de parfums ces derniers temps. La fondatrice avait d'ailleurs impliqué lesdits amateurs dès la genèse du projet, avec une page Facebook dédiée (Le Blog du parfum qui n’existe pas (encore)). L'interaction était à la base du concept, au point d'organiser une rencontre entre des internautes participants et les parfumeurs... 

Deuxième axe de la marque, la synesthésie, érigée en postulat. Pour chacune des trois fragrances, le brief sur lequel les parfumeurs devaient se baser se réduisait à... une photo. Et tout, noms, packaging, flacons, jusqu' à un tirage du cliché inspirateur glissé dans la boîte, rappelle le monde de la photographie. C'est diablement bien pensé. Et olfactivement, le résultat est intéressant.

Les trois s'inscrivent peu ou prou dans le registre du boisé-épicé-orientalisant, présentent un air de famille certain, et ciblent manifestement un public d'amateurs de la parfumerie de niche, sans être d'accès trop escarpé.


Still Life est le plus joyeux de tous avec sa facette hespéridée, une note de yuzu dont l'agréable acidité dure assez longtemps... pour dévoiler un boisé sec ponctué de poivres, avec un souffle de rhum.

Chambre Noire est, à en croire les avis ça et là, le plus populaire. Une ouverture de violette, un petit côté Prunol, un fond de cuir, une volée de bois secs (leitmotiv de la gamme)... alangui, épanoui, le parfum correspond bien à cet instantané d'une soirée égyptienne, vue d'une chambre d'hôtel, qui l'a inspiré.

Autoportrait est peut-être mon préféré des trois, sec et austère, avec sa dominante poivrée-citronnée d'élémi, sur fond durable de cèdre et d'encens. Un parfum sobre et dépouillé, un parfum noir. Plus que recommandé aux amateurs d'encens.


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Connaissance et Olfaction, ou la puissance cognitive du parfum: c'était le thème de la table ronde organisée à l'Institut Français de la Mode. Avec une présentation sous trois angles différents: Annick Le Guérer, comme toujours passionnante, a retracé l'historique de la perception de l'odorat, au départ considéré comme une entrave à la connaissance du monde (trop "animal", "contraire à l'abstraction"), avant d'être progressivement réhabilité, de manière même spectaculaire depuis une quinzaine d'années.
André Holley, neurophysiologiste, a apporté son regard scientifique sur le fonctionnement de l'olfaction, en se penchant notamment le caractère inné ou acquis de l'impression de "bonne" ou "mauvaise" odeur.
Enfin, un sympathique jeune parfumeur, Quentin Bisch, en dernière année à l'école Givaudan, a présenté... ma foi, le parcours du combattant de l'aspirant-nez qui ne passe pas par la case chimie! Avec les grandes lignes du métier de parfumeur: formation, fonctionnement du marché, les briefs...
Compte-rendu détaillé de la table ronde: sur le site de l'IFM.


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Cerise sur le gâteau, une surprise totale et un immense coup de cœur: la présentation en avant-première des parfums de Neela Vermeire. Et c'est tout sauf "une nouvelle marque de niche de plus", croyez-moi.
Indienne d'origine, Neela est aussi une vraie perfumista, depuis toujours. De là à vouloir rendre hommage à l'histoire de son pays à travers des fragrances, le cheminement était logique...
Tout aussi logique, le choix du parfumeur: qui aurait été plus approprié que Bertrand Duchaufour, grand voyageur qui connaît l'Inde intimement?

Trois fragrances ont ainsi été créées, référant chacune à une grande période de l'histoire indienne. Et toutes sont de très grandes réussites, parmi mes plus belles découvertes de 2011. J'y reviendrai plus longuement au moment où les parfums seront officiellement disponibles (tout bientôt), mais en guise de mise en bouche, laissez-moi juste vous citer les trois créations:

Bombay Bling!, l’Inde moderne sauce Bollywood. Un parfum fuschia, fluo, délibérément outrancier, qui pose un très bel accord mangue verte-litchi sur un cœur fleuri opulent, bordé de notes épicées et tabacées. Bien plus intéressant qu'on ne pourrait le croire.

Mohur: les dominations étrangères, des Moghols aux Britanniques. Hommage à une impératrice moghole qui aurait inventé les attars de rose, la fragrance joue naturellement de cette fleur, la baumant à l'extrême. Des accents poudrés, cuirés, épicés viennent l'enlacer, quelques gouttes de lait d'amande l'adoucir. C'est ravissant, tendre mais élégant, et j'y retourne de plus en plus souvent.

Trayee, enfin, a été un coup de foudre absolu. C'est l’Inde védique qui est évoquée ici, celle de la quête spirituelle, des rituels. Un accord ganja (!) en tête, un tourbillon d'épices maîtrisées (cannelier, safran), de l'encens et des bois (du véritable santal Mysore!), un fond résineux, moelleux... Trayee est un parfum extrêmement riche, très évolutif. Et de toute beauté.

Affaire à suivre, très prochainement....

***


Inutile de rappeler, enfin, que mes confrères blogueurs et moi-même présentions à nouveau nos Histoires Vintage, en collaboration avec les ateliers Mugler. Une excellente expérience, et un plaisir toujours renouvelé de rencontrer des passionnés!


Bien d'autres manifestations encore étaient organisées, trop pour pouvoir tout suivre... mais ce cru 2011 a été riche en belles découvertes.
J'attends déjà l'édition 2012...


lundi 12 septembre 2011

[Avis] Portrait of a Lady - Frédéric Malle




"Portrait of a Lady": le timonier Malle joue joliment sur son titre d'éditeur (de parfums), en baptisant ce dernier lancement, sa cinquième (!) collaboration avec Dominique Ropion, d'un nom de roman, en l'occurrence le classique Portrait de femme d'Henry James. Malgré cette inspiration déclarée, inutile pourtant de chercher une similitude trop poussée - si c'est là son portrait en parfum, c'est que la pétulante héroïne américaine Isabel a dû finalement se décider à quitter Osmond, puis embarquer sur un paquebot pour partir s'installer de l'autre côté de la Méditerranée après la fin du livre...

Portrait of a Lady a germé, nous dit-on chez Malle, à partir d'un noyau présent dans la composition de leur lancement précédent, Géranium pour Monsieur. Mais ce nouvel opus semble en fait adopter la structure de ce grand archétype de la parfumerie orientale, telle qu'elle se pratique dans les Émirats: la rose boisée opulente. Dans les très grandes lignes, Portrait serait ainsi plus proche des précieux attars arabes, ces huiles de parfum si concentrées, que de notre famille "orientale", généralement basée sur l'accord ambre et la vanille.

Cette forme olfactive de la rose boisée arabe était copieuse, affirmée jusqu'à l'ostentatoire, taillée en grands aplats monochromes et délibérément dépourvue de la moindre trace de subtilité. Ici, Dominique Ropion a judicieusement choisi de la dépouiller jusqu'à son ossature, puis de peindre sur ce canevas arabe avec des couleurs occidentales, le rhabillant de finesse. Et le résultat est des plus heureux.



Fidèle à son modèle olfactif, Portrait parle largement de roses. Et c'est par la qualité de la matière utilisée qu'il rappelle les attars: une - ruineuse - essence de rose turque s'exhale en nette surdose, déployant largement ses facettes sombres, concentrées, comme "recuites", effleurées de fruits rouges - mais sans une once de sucre. Si la rose se révèle d'emblée, elle se nimbe au départ d'un nuage d'épices noires très dense, des épices parfaitement sèches qui viennent y conjuguer une part d'ombre. 

La concentration d'épices s'allège au fil des heures, mais la fragrance conserve tout du long ces atours sombres qui enracinent fermement la rose dans la terre. S'il est très présent, le patchouli y fait paradoxalement oublier toute sa dimension râpeuse pour se faire étole chyprée de velours noir autour de la fleur reine... et le résultat, riche, frôlant le baroque dans un geste parfaitement maîtrisé, est d'une élégance folle.

J'avoue avoir un historique mitigé avec les Éditions de Parfums. J'estime au plus haut point les différentes compositions, et la diversité, l'élégance, précisément, qui courent tout au long de la gamme me séduisent - intellectuellement. Pourtant, rares sont celles qui m'ont bouleversée au point de ressentir le besoin d'un flacon complet.
Cette fois encore, je suis longtemps restée d'avis que Portrait péchait peut-être par excès de perfection: une composition ciselée, raffinée, mais sans réelle chaleur, malgré sa mise orientale. Un parfum à admirer, bien plus qu'à aimer... Sauf que cette fois, j'ai eu envie de l'admirer encore et encore. Et encore. Mon flacon de voyage est vide, et son grand frère va bientôt venir le rejoindre.

Portrait of a Lady est peut-être la plus belle rose-oud du marché - mais j'irais même plus loin: même si elle a pu dérouter ceux qui ne prisaient guère cette famille, galvaudée qui plus est ces derniers temps, cette exquise composition, véritable parure olfactive, est un chef d’œuvre de plus à porter au crédit de Dominique Ropion. 


Composition: accord fruits rouges, essence de rose turque, épices (dont essence de cannelle), patchouli cœur, encens, benjoin, santal.

Maison: Editions de Parfums Frédéric Malle
Créateur: Dominique Ropion
Année de création: 2010
Famille: chypré-floral
Disponible en Parfum (?%, surconcentré), vapo 50 ml (145 EUR), 100 ml (215 EUR) et en set de trois vapos 10 ml (90 EUR). Un beurre corporel coordonné est disponible.
En boutiques F.Malle et points de vente sélectionnés, et en ligne sur le site de la maison
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Images: flacon 100 ml (via Du Nez au Palais); photo de Djavidan Hanem, deuxième épouse du  khédive Abbas II d'Égypte, née comtesse Marianne (May) Török de Szendrö, entre 1910 et 1922 (via Wikipedia).

jeudi 1 septembre 2011

[Administration] Soirée des lecteurs du 14 septembre





Chers amis,

Comme vous l'avez sûrement déjà lu ailleurs, j'ai le plaisir de me joindre cette année à mes confrères et -sœurs blogueurs parfums Sophie de My Blue Hour, Méchant Loup d'Olfactorum et Juliette de Poivre Bleu pour une soirée des lecteurs organisée à Paris ce 14 septembre. 

Le thème? Les parfums vintage, leur composition, et leur évolution/reformulation au fil du temps, versions originales et matières premières à l'appui. Avec la présence exceptionnelle de Monique Rémy - pas moins! - dont les Laboratoires sont réputés depuis des années pour offrir les plus beaux naturels sur le marché...

En pratique: la soirée sera organisée dans les locaux des Ateliers Thierry Mugler au cœur de Paris, près de l’Opéra Garnier (49 avenue de l’Opéra, Métro Opéra / RER Auber), de 19h à 22h30.
Pour participer, envoyez simplement un mail à constance.deroubaix@clarinsgroup.net, qui centralise les inscriptions. Le nombre de places étant limité, n'attendez pas trop...

Au plaisir de vous y rencontrer !

Note du 7 septembre: les inscriptions sont bouclées, merci à tous! 


Image: évolution du flacon du N°5 de Chanel, illustration tirée de Parfums de Légende de M. Edwards, via Toutenparfum.

mardi 30 août 2011

[Parlons parfums] L'Odorat vu par France Culture

Cet été, France Culture a passé en revue les cinq sens, dans une série d'émissions fascinante, comme toujours sur la chaîne. Et pour finir en beauté, le week-end passé s'est penché sur l'odorat... examiné en dernier, comme toujours, mais ce diptyque de trois heures lui a joliment fait honneur.




Premier volet, diffusé samedi 27: panorama de la parfumerie actuelle, mainstream et niches, avec Pierre Guillaume, monsieur Parfumerie Générale. Rien de bien nouveau pour les perfumistas, mais toujours intéressant à entendre, d'autant qu'il parle aussi de ce qui l'inspire, de la genèse et de la construction de ses fragrances. Ensuite, la philosophe Chantal Jaquet, auteur de la remarquable Philosophie de l'odorat, évoque le rapport humain et social aux odeurs au fil de l'histoire, postule une actuelle réhabilitation du "cinquième" sens, après des siècles de mépris. Une intervention passionnante, ne fut-ce que pour apprendre que la "putain" est, étymologiquement, "celle qui pue"(!!)
Et enfin, dans un beau retournement, arrive le sujet de l'anosmie, avec notamment une intervention de Jean-Pierre Guillard, peintre affecté de ce triste mal.



Second volet, diffusé dimanche 28: l'odeur et le parfum, et les mots pour le dire... Jean-Claude Ellena est en vedette. Il parle de son Journal d'un Parfumeur, mais surtout du parfum en littérature et du parfum-art, évoque Edmond Roudnitska, ses créations et ses théories esthétiques. Pierre Bourdon surenchérit, cite Le Parfum de Thérèse comme meilleure composition du Maître... En bonus track, fort apprécié de votre servante: le spectre olfactif de l'ambre gris.
Autres interventions: la poète et sculpteur Claire Roudenko-Bertin, et Emilie Dezeuze et son jardin la nuit.


Deux émissions des plus intéressantes, donc, et à ne pas manquer! 



Image: La Dame à la Licorne, L’odorat, tapisserie de la fin du XVe s., musée de Cluny, Paris.

samedi 2 juillet 2011

[Avis] Vitriol d'Œillet - Serge Lutens



Du dandy, Serge Lutens a peut-être délaissé l'assurance ostentatoire, mais il a gardé l'élégance, le raffinement, le goût du beau poussé à son paroxysme. Si l'exquise décoration des Salons du Palais-Royal, écrin d'améthyste pour ses créations, n'en était pas suffisamment témoin, il suffit de penser à son projet un peu fou, cet extraordinaire riad de Marrakech qu'il restaure, remanie, cisèle depuis 35 ans, pour en faire... ma foi, lui seul le sait, mais de l'étourdissante splendeur du lieu émane une aura quasi-religieuse, comme si c'était une cathédrale à la gloire de la Beauté. Une quête qui n'est pas sans rappeler celle de cet archétype littéraire des esthètes, le fameux Des Esseintes d'À Rebours, pensant, repensant sa demeure jusqu'à la perfection...
 
Jusqu'à présent, le dandysme était filigrane peu ou prou discernable au fil de la gamme signée Lutens. Mais avec ce double lancement automnal, il passe résolument à l'avant-plan, sabre (canne?) au clair. Vitriol d’Œillet, l'"export" sorti ce 1er juillet, réfère explicitement à la fleur que les dandies british glissaient élégamment à leur boutonnière. Oscar Wilde était coutumier du fait... et le saint patron des dandies serait en quelque sorte le trait d'union avec l'exclusif Salons, un merveilleux fleuri vert amer qui sortira à la rentrée, celui-là: De Profundis était aussi le titre de la lettre déchirante que Wilde adressa, de sa geôle, à son amant.




Comme toujours avec Serge Lutens, pourtant, les choses ne s'arrêtent pas à leur surface - la polysémie, les jeux de mots et d'esprit seraient plutôt seconde nature -, et cet œillet-là ne se contente pas de jouer les ornements. Pour faire écho à la forme hérissée, déchiquetée de ses pétales, on nous promet une fleur "en colère", et le Londres fin-de-siècle se voile d'inquiétantes brumes, l’œillet hésite entre Holmes et Moriarty, lorgne du côté de Whitechapel, finit par passer du Dr Jekyll à Mr. Hyde.

Sans aller jusqu'au corrosif du "vitriol" annoncé, le Lutens nouveau montre les dents en tête, c'est certain. Comme Poivre de Caron en son temps, Vitriol d'Œillet souligne la facette épicée de la fleur - l’œillet des jardins est riche en eugénol, molécule qu'il partage avec le clou de girofle - d'une solide dose de poivre. En l’occurrence, c'est le poivre de Cayenne (et même, paraît-il, un cocktail de poivres noir, rose et gris) qui vient secouer le bouquet vieille-Angleterre, ponctué - forcément - de girofle et, tant qu'à faire, de giroflée, fleur ainsi nommée parce que sa senteur rappelle l'épice.

Pourtant, s'il est vrai qu'il se montre très poivré en tête, Vitriol d'Œillet ne mord pas vraiment. Il a conservé les accents secs et boisés des épices, mais sans se faire outrageusement piquant. C'est aussi qu'il nimbe son poivre-girofle d'un léger voile savonneux, et qu'une tonalité fleurie un peu aigrelette se fait assez vite sentir. Et c'est surtout que la base Prunol, mariage de prune confite, d'épices et de bois mis à l'honneur par la maison depuis le pionnier Féminité du Bois, est cette fois encore bien présente...

Sur la longueur, le lit d'épices se dissipe lentement, pour dévoiler progressivement un œillet un peu plus affirmé, mais sans trop de réalisme (les restrictions actuelles sur l'eugénol ne simplifient par ailleurs pas la tâche). Baumé, sourd, cosmétiqué, assez nettement nuancé de rose et adouci d'accents poudrés, l’œillet semble décliné sur le mode rétro, impression encore accentuée par le côté aigre encore perceptible. Et l'on croirait presque que la fleur s'est flétrie sous les gouttes de vitriol, que le jeu a été poussé jusqu'aux registres du fané... clin d’œil aux chants funèbres du futur De Profundis?

Lancer un œillet aujourd'hui, malgré sa connotation surannée, malgré les dernières régulations qui rendent la chose pratiquement impossible, c'est vraiment aller à contre-courant - et rien que pour cela, Vitriol mérite les applaudissements. J'avoue pourtant ne pas être totalement séduite, peut-être parce que j'attendais bien plus d'agressivité, plus d'outrance d'un jus au nom si belliqueux, alors que passés les poivres pas vraiment piquants, l’œillet finit par vous faire les yeux doux... 
En fait, pour vous faire une confidence, mon vrai, mon immense coup de foudre de la rentrée lutensienne ne se nicherait pas à la boutonnière d'Oscar, mais plutôt au fond de sa cellule... mais ceci est une autre histoire.



Composition (non officielle): poivre de Cayenne, girofle, giroflée, œillet

Maison: Serge Lutens (gamme export)
Créateur: Christopher Sheldrake (?) et Serge Lutens
Année de création: 2011
Famille: floral épicé
Disponible en Eau de Parfum haute concentration, vapo 50 ml (95 EUR), aux Salons du Palais Royal Shiseido et en ligne sur le site de la maison dès le 1er juillet; dès septembre, en points de vente sélectionnés.

[impression personnelle] tenue ++- sillage +-


Images: flacon "export" et flacon gravé en édition limitée via Serge Lutens; photo colorisée d'Oscar Wilde vers 1889, par W. & D. Downey?

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